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Réquisitoire contre l’homme providentiel

Il y a fréquemment dans ce que je lis des aspirations à voir surgir un homme providentiel, un deus ex machina qui restaurerait la confiance mutuelle et résoudrait tous nos problèmes, avec sa baguette magique. Les temps troublés où nous vivons aujourd’hui ne posent qu’avec plus d’acuité la double et légitime question : quel capitaine se donner, et pour quel cap ? Le Christ et son Royaume sont les réponses évidentes du chrétien, mais, dans nos affaires terrestres, c’est en quelque sorte botter en touche que de l’affirmer et surtout de s’en contenter. Il faut aussi travailler aux solutions des hommes.

Un nom revient cependant, de façon récurrente dans le débat public en France. Un homme dont les mânes sont invoquées tant par la gauche parfois que par la droite, et même (fait récent et très surprenant, presque hérétique de mon point de vue) par la droite de la droite : Charles de Gaulle. De mon point de vue, il est inutile de troubler son éternel repos, comme s’il incarnait à lui seul le stéréotype d’un héros attendu comme le Messie. Le décès assez récent du commandant Hélie Denoix de Saint-Marc, au-delà du respect que j’ai pour l’homme d’honneur et l’officier et de la compassion éprouvée pour sa famille, fait à ce sujet remonter à la surface des amertumes que j’éprouve et que je tais d’habitude, ou ne partage que dans un cercle restreint. Mais une fois n’est pas coutume ...

Tout d’abord peut-être convient-il de rappeler que l’homme providentiel de 1940, c’était le Maréchal Philippe Pétain : c’est pour lui confier à lui les pleins pouvoirs, y compris constituants, qu’une assemblée réunissant les deux chambres vote le 10 juillet 1940 [1]. Ce n’est en aucun cas à un encore obscur général de brigade, aussi brillant soit-il, dont la présence en Angleterre à cette date ne semble pas correspondre à une obligation de service donnée par sa hiérarchie. Est-il révisionniste de dire que quand bien même l’État Français aurait été techniquement « illégal » (la chambre aurait attribué à une personne des pouvoirs qui excéderaient les siens propres et le mandat constituant n’aurait pas été respecté, aucun travail constitutionnel n’ayant à ma connaissance été produit sous l’autorité de Vichy), le consensus national au lendemain de la défaite de 1940 soutenait plutôt plus que moins le vieux Maréchal, lui conférant de facto une pseudo-légitimité que n’ont cessé de nier ceux qui l’ont remplacé en 1944, peut-être par jalousie de n’en avoir pas disposé en 1940. La légitimité n’était sans doute, dans ce cas précis, que le tribut du vainqueur du moment …

Je ne suis pas historien, mais je me crois apte à mettre en perspective des faits devenus historiques dont la présentation articulée est (au moins pour moi) signifiante, en essayant de le faire avec rigueur (prétendre être de bonne foi serait trop ambitieux). C’est ce que je vais tenter de faire ici, et ce, nonobstant les élucubrations des pontes actuels de la rue de Grenelle, en usant d’une logique relevant du désormais « gros mot » de chronologie :

Du 31 juillet 1943 au 7 mai 1945 : L’armée Française qui participe à la libération de l’Europe est essentiellement une armée venue d’Afrique du Nord composée grosso modo de 50% d’indigènes et de 50% de pied-noir [2]. Mais voir dans le défilé des troupes victorieuses des régiments dont l’aspect exotique n’évoque ni le breton, ni l’auvergnat, ni encore l’aquitain bon teint aurait indisposé du monde : ils sont trop basanés pour être sur la photo, occultons-les ...

Du 30 janvier 1944 au 8 février 1944, c’est la conférence de Brazzaville [3], où est anticipée la décolonisation, certes timidement : De Gaulle y "achète" la paix sociale locale et le soutien de l’empire colonial à l’effort de guerre des alliés au prix d’un "engagement" pour le moins ambigu vers une sorte de cogestion des affaires publiques.

Le 24 août 1944 De Gaulle prononce l’un de ses plus célèbres discours lors de la Libération de Paris qui s’est libéré du fait « de la seule France » [4]. Les alliés qui ont laissé à la 2° DB le privilège d’entrer dans Paris ont dû apprécier, tout juste est évoqué leurs concours futurs pour le reste de la guerre. Ce discours laisse apparaître Britanniques, Américains et autres « admirables » alliés comme des « supplétifs » des Français. Ce même jour pourtant, mon père, jeune officier français d’un régiment de tirailleurs, revêtu d’un battle dress de facture américaine, et bénéficiant d’un armement et d’une logistique « empruntée » aux alliés, participait à la libération de Marseille [5]. Où aurait-il été sans les alliés américains et anglais ?

8 mai 1945 : à Sétif, des populations indigènes subissent une répression sauvage parce que lors d’une manifestation fêtant la capitulation allemande, un drapeau algérien est brandi par un scout, déclenchant escalade, perte de sang-froid, répression féroce, etc [6]... Bilan : entre huit mille et quinze mille morts. De Gaulle est le chef de l’État responsable.

Le 13 mai 1958, un putsch [7] condamne la IV° république et confie au Général de Gaulle, outre un mandat de Président du Conseil, une mission constituante.
Après son exil, au moment où De Gaulle reprend le pouvoir, il s’exprime :
le 4 juin 1958 : "Je vous ai compris [8]" à Alger ;
le 6 juin 1958 : "Vive l’Algérie Française [9]" à Mostaganem ;
En 1958, l’histoire bégaie, la France engluée dans ses crises institutionnelles récurrentes et dans une guerre qui ne dit pas son nom se cherche des bottes pour se rassurer et imposer des solutions. De Gaulle prend le pouvoir que les circonstances lui donnent, il incarne cet « homme providentiel ». Il sait que l’Algérie ne sera pas in fine française, comme en témoignent ses confidences à Alain Peyrefitte en mars 1959, il ne le souhaite pas non plus pour des raisons de démographie (pas de France "basanée") et il "achète" avec ces proclamations un consensus entre métropole, pied-noir, harkis et armée. Il en a besoin pour installer et consolider son pouvoir et établir de nouvelles institutions taillées à sa mesure.

La situation en métropole est verrouillée avec entre autres le confortable plébiscite d’une Constitution taillée sur mesure pour un autocrate. L’heure des reniements peut sonner.

Le 16 septembre 1959, est évoquée par le Général de Gaulle l’autodétermination de l’Algérie [10].

Le Général torpille ensuite la tentative de « paix des braves » ébauchée avec Si Salah [11]. Il préfère négocier en sous-main puis ouvertement non pas avec les franges les plus pacifiques ou modérées et indépendantistes de la population algérienne mais avec les durs du GPRA : ceux qui ont mené sans merci la guerre d’indépendance, non sans cruauté, et qui ont été battus sur le plan militaire.

Le 18 mars 1962 ce sont les accords d’Evian [12] qui ouvrent la porte de la décolonisation ;
Le 26 mars 1962, entre quarante-six et quatre-vingts pieds-noirs sont tués à Alger, rue d’Isly [13] par des tirailleurs et des gendarmes mobiles ;
Dès avril 1962 commence le génocide harki [14] qui aurait fait entre soixante et soixante-dix mille victimes avec la complaisante cécité volontaire du pouvoir français, tant qu’il était sur place ;
Le 5 juillet 1962 c’est le massacre d’Oran [15], en violation des accords d’Evian et encore avec la complicité passive de l’armée Française – les harkis payent au prix du sang leur loyauté envers la France ;
L’été 1962 verra le départ vers la France de la population pied-noir avec trente kilogrammes de bagages par personne. C’est l’heure du terrible « La valise ou le cercueil ». Peu de harkis (quarante-deux mille cinq cent) parviendront en métropole, mais ils y subiront l’ostracisme des « camps ».

Une conclusion - la mienne - qui tient en trois mots : Ingrat, Traître et Génocidaire.

Ingrat : les Américains et les Britanniques ont rendu possible cette libération de Paris, qui n’aurait pas pu avoir lieu du seul fait des résistants locaux et des quelques troupes françaises basées en Angleterre ou en Afrique. Pourquoi dès lors occulter la gratitude qui leur était et est toujours due ? J’imagine qu’il s’agit qu’un sordide calcul politique pour pouvoir hausser la France au rang de puissance victorieuse qu’elle ne méritait pas autant que les États-Unis ou le Royaume-Uni ; ingrat aussi envers les populations du Maghreb, les soldats qui se sont couverts de gloire en enlevant le Mont Cassin, forçant l’admiration des alliés, et qui pouvaient espérer plus de gratitude de la métropole pour leur pays et leurs familles que la sanglante répression de Sétif.

Traître : il a menti aux pieds-noirs et aux harkis, obtenu leur confiance, puis les a abandonnés en violant sa parole.

Génocidaire, et sans doute à double titre : Sétif d’abord. Existe-t-il un éventuel seuil génocidaire au-delà duquel le nombre de morts d’un maintien de l’ordre musclé au point d’en être létal devient un génocide ? Bien sûr, il ne s’est pas directement sali les mains pour la curée contre les harkis opérée par les nouveaux maîtres de l’Algérie en 1962, mais en négociant avec la frange la plus radicale de l’opposition, en bradant la reddition et en n’imposant pas le respect des clauses qui étaient censées protéger les harkis, il a été le premier complice sinon l’instigateur de ce génocide.

Présenter uniquement ces faits historiques ainsi est bien sûr un acte subjectif et de facto injuste. J’aurais pu choisir d’intégrer des faits et décisions qui ne font pas partie de cette histoire mais que j’approuve sans réserve : sortie du commandement intégré de l’OTAN ; construction d’une Europe (fût-elle des nations) sur la base de la réconciliation franco-allemande, ou encore d’autres pour lesquels le débat peut se justifier, comme la dissuasion nucléaire aussi autonome que possible. J’aurais pu, dans une tentative d’instruction à charge et à décharge, argumenter sur l’aspect visionnaire de Brazzaville et sur la nécessité d’une Realpolitik en 1958. Une action politique n’est pas ou toute blanche ou toute noire, et je ne sais pas déterminer quel degré d’immoralité sépare le tolérable de l’intolérable. Je ne suis pas plus juge d’instruction qu’historien, et même si ce billet est intitulé "réquisitoire", le rôle de procureur est un costume déplaisant. Et à ceux qui me rétorqueraient que dans ma narration, j’ai « omis » d’inclure le putsch des généraux, l’OAS et ses attentats, je dis simplement que n’ayant pas personnellement subi le désastre et le désespoir qui ont été infligés à ces personnes par des politiciens immoraux, je m’interdis de porter un jugement sur leurs décisions et leurs actions.

Présenter le Général de Gaulle comme un ingrat, un traître et un génocidaire, c’est en France un crime de lèse-majesté, c’est presque du révisionnisme ... J’assume. Rien n’est inconnu dans les faits que j’articule les uns par rapport aux autres.
Je précise que je ne suis pas colonialiste bien que fils de pied-noir et que l’ingratitude montrée à Sétif par la « métropole » et le chef que les circonstances de la guerre lui ont donné en 1945 m’inspire encore aujourd’hui le plus profond dégoût du point de vue moral et le mépris le plus total pour sa bêtise politique intrinsèque.

Je n’aime pas les hommes providentiels. Pas plus en rêve qu’en réalité. Créon comme de Gaulle. Heureux les humbles.

@remseeks

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