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“Oser penser par soi-même et se libérer des vérités imposées de l’extérieur qui maintiennent l’humanité en tutelle. ” [1]
Présenté comme un cheminement vers la raison, comme une rupture avec l’autorité des traditions, le concept de lumières sous-entend par opposition que les siècles qui lui auraient précédé ne connaissaient point l’usage de la raison. Ce terme de lumière rejette ainsi le Moyen Âge dans les ténèbres des âges obscurs. Au delà même de la grossièreté du mensonge en lui-même, il est judicieux de s’interroger sur les raisons qui poussent malgré nos connaissances actuelles à toujours dénigrer le Moyen Âge.
Outre une littérature chrétienne et un art chrétien, le Moyen Âge a produit aussi une philosophie chrétienne. Dénigré, il est remisé derrières quelques clichés généraux que l’on évite soigneusement d’étudier plus en détails. Et pourtant quel paradoxe d’admirer Notre Dame de Paris ou Notre Dame de Chartres et nier toute la grandeur du Moyen Âge !
Pendant longtemps on a tenté de nous faire croire que la philosophie (science reine de la raison) n’avait, comme la science, pas existé durant le Moyen Âge, et que lorsqu’elle tenta de s’exprimer elle fut condamnée et forcée au silence. Présenter le Moyen Âge comme une période désertée par l’exercice de la raison, c’est passer un peu trop facilement sous silence la foule des théologiens médiévaux pétris de philosophie classique, de platonisme et d’aristotélisme.
Ce mensonge grossier a depuis été corrigé et la philosophie médiévale réhabilitée de manière éclatante, au point que sera même créé une chaire d’Histoire de la philosophie au Moyen Âge au Collège de France [2].
Il suffit de voir l’œuvre immense d’Étienne Gilson sur le sujet pour se convaincre de l’absurdité du cliché [3]. En tant que catholiques, comment ne pas voir l’aberration de ce point de vue ? Comment peut-on cacher cette période qui nous a donné Saint Albert le Grand, Saint Bonaventure, Saint Thomas d’Aquin, Jean Duns Scott et tant d’autres ?
Comme le dit Étienne Gilson, commencer à aborder le sujet, essayer de dégager l’esprit de la philosophie médiévale c’était se condamner à démontrer non seulement qu’elle existe mais qu’elle est la philosophie chrétienne par excellence.
Jacques Heers [4] a fort bien démontré que la notion de Moyen Âge est issue de la propagande humaniste de la Renaissance. Créée pour des raisons plus politiques et artistiques que religieuses, la notion de Moyen Âge sous entend alors qu’il ne s’est rien écoulé d’important entre l’Antiquité et cette “renaissance” qui se crée en Italie. Cette première imposture fut ensuite aggravée par une seconde : celle qui finira par émerger des “Lumières”, pour à la fois noircir la religion chrétienne, et parer la République de tous les mérites.
Un exemple éclairant est celui de la manipulation (toujours diffusée dans l’Éducation Nationale...) de “l’Église hostile aux femmes” et particulièrement celui de la “femme sans âme”. Grégoire de Tours dans son Histoire des Francs [5] raconte qu’au synode de Mâcon de 486 un des prélats fit remarquer “qu’on ne devait pas comprendre les femmes sous le nom d’hommes donnant au mot homo le sens restrictif du latin vir. Il ajoute que, faisant appel à la Sainte Écriture, “les arguments des évêques le firent revenir “ de cette fausse interprétation, ce qui “ fit cesser la discussion”. Mais les auteurs de la Grande Encyclopédie au XVIIIè siècle allaient exploiter ce mince incident pour laisser croire qu’on refusait à la femme la nature humaine [6].
Les “esprits éclairés” de cette époque (comme ceux de la nôtre) sont ceux d’une fausse laïcité. L’ennemi réel est le catholicisme. Les lumières multiplient les attaques contre le clergé, l’église, le supposé obscurantisme religieux. La Religieuse de Diderot (ouvrage aujourd’hui instrumentalisé par des militants LGBT) caricature les dérives des couvents (il est d’ailleurs intéressant de noter que la décadence des couvents commence précisément avec la Renaissance, que tous ces gens tiennent en si grande estime pour avoir “ramené la raison” [7]). L’Ingénu de voltaire s’attaque à la religion catholique, ses rites, ses sacrements, ses dévotions. Voltaire, qui a la volonté de substituer au christianisme un théisme, souhaite « écraser l’Infâme » [8], et s’acharne donc contre le culte catholique.
La légendaire tolérance de ces auteurs éclairés, qui se seraient battu contre l’obscurantisme, se révèle être une attaque rangée contre l’église. C’est là le point crucial. Chez ceux qui dénient au Moyen Âge l’usage de la raison se dissimule un rejet du catholicisme.
Pourquoi ces mythes toujours vivaces, pourquoi cette opposition ? Pour nier à la philosophie et à la raison chrétienne le droit d’exister et d’être au même niveau que les autres philosophies ? Relevant du même ordre que les mensonges sur l’église et la science, le but est identique : pour cette fausse et mortifère laïcité, la religion catholique devrait se contenter de spiritualité et s’astreindre à ne jamais se mêler ni de science ni de raison.
Pourtant « la foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité » [9]. La véritable grandeur de la raison est la recherche de la vérité, y compris celle concernant la religion [10], ce qui ne peut s’accomplir qu’à travers un véritable dialogue entre la raison et la foi. Repousser la pensée chrétienne hors de la sphère de la raison est une ineptie. « L’Église a le devoir d’indiquer ce qui, dans un système philosophique, peut paraître incompatible avec sa foi » [11]. Non seulement parce que de nombreux thèmes philosophiques la mettent directement en cause, parce qu’ils concernent la vérité révélée dont elle a la garde, mais aussi parce que la recta ratio, la véritable raison, vise le même but que la foi : la recherche de la Vérité.
[2] Chaire occupée par Etienne Gilson (1884-1978) de 1932 à 1950
[3] Deux ouvrages fondamentaux sur le sujet :
[4] Jacques Heers, Le Moyen Âge, une imposture, 1992.
[5] Saint Grégoire de Tours, Histoire des Francs, Paris, Les Belles Lettres, tome II, p. 150 (livre VIII, chapitre XX).
[6] Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Âge, Seuil, p.90
[7] Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Âge, Seuil, p.94
[8] René Pomeau, Voltaire en son temps, Tome IV, pp5-6
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