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Dans Adieu mademoiselle, son premier essai, Eugénie Bastié décrit d’une plume toute aussi acérée que mesurée les contradictions et les impasses du néo-féminisme.
Témoignant d’un respect certain envers Simone de Beauvoir et « sa soif inextinguible de liberté » [1], elle retrace les trois vagues du féminisme : la première qui chercha à obtenir les mêmes droits civiques que les hommes ; la seconde, celle qui suivit mai 68 et fut celle de la “libération sexuelle” ; la troisième, celle étudiée dans l’ouvrage, qui est le néo-féminisme actuel.
Deux leviers sont à l’œuvre dans ce néo-féminisme pour tenter de changer la société : le langage et l’éducation. Si le premier, le plus visible, est « assurément le plus énervant », « l’enjeu crucial et la mère de toutes les batailles, ce sont les jeunes cerveaux » [2]. C’est à dire l’éducation ; et l’idéologie d’un Vincent Peillon et d’une Najat Vallaud Belkacem, tous deux ministres de l’Éducation Nationale, en dit long sur ce qui se joue actuellement.
Ce néo-féminisme qui voit partout la trace du sexisme et du patriarcat, y compris dans la grammaire, les combat à chaque instant avec un entêtement qui laisse pensif. Tout leur est insupportable. L’auteur déplore ainsi la disparition administrative (mais non musicale, comme le montrent les dernières lignes de l’ouvrage) du Mademoiselle, sans que les femmes n’aient été consultées. « Le vocabulaire s’appauvrit, la bureaucratie triomphe » [3].
De même, cette obsession récente de la parité « est le drame du néo-féminisme. Avec elle, la femme n’est plus considérée comme une personne à part entière, dotée de qualités et de mérites individuels, mais comme un membre appartenant à une communauté qu’il est convenable de favoriser » [4].
Loin d’être monolithique, le néo-féminisme est pluriel et multiplie les contradictions entre ses différents courants et au sein même de ses différentes lignes.
Paradoxalement obligées, pour attirer les médias, d’exhiber leurs seins pour se faire entendre, les Femen, passées maîtres dans l’art de la mise en scène, courent sans buts dans tous les sens, tels des poulets sans têtes. L’outrance de leurs actions n’égale que le vide de leurs revendications qui semblent se limiter à la volonté d’exister médiatiquement. Non seulement inutile, cette forme de néo-féminisme contribue « à créer un antiféminisme de masse » [5].
Qu’est ce que le combat du féminisme ? Ce n’est désormais plus seulement la revendication de l’égalité des sexes, mais celle de l’abolition de la différence entre l’homme et la femme et de leur complémentarité, idée sur laquelle LGBT et féministes convergent. Cette idéologie de la déconstruction, ou du genre, est l’utopie queer, où chacun peut décider, à volonté, de son identité sexuelle. Le transsexuel en est l’égérie et chacun est désormais sommé d’afficher son étiquette. Du fait de la multiplicité des identités sexuelles revendiquées, « la subversion homosexuelle est devenue un communautarisme » [6]. Comment alors défendre les femmes si le sexe s’efface derrière le genre ? « En niant la distinction entre les hommes et les femmes, la théorie du genre prive le combat féministe de toute cohérence et validité » [7].
La GPA et la PMA, conséquences logiques de ces revendications LGBT, divisent les féministes. Voulant se libérer de son mari et devenir identique à l’homme, la femme s’est jetée sur le marché du travail. C’est désormais son ventre que le marché exige pour s’étendre toujours plus loin. La pénalisation de la prostitution alors que dans le même temps l’avortement est érigé en droit s’oppose au slogan féministe Mon corps m’appartient ! Si celui-ci leur appartient pourquoi alors interdire la prostitution et se déchirer sur la question de la GPA ?
Trop heureux de ces possibilités rendues possibles par la lutte contre les différences, le marché propose désormais la congélation d’ovocytes : « Face à la capacité durable de procréation des hommes, le destin interrompu des femmes apparait comme une injustice, la différence biologique étant perçue comme une inégalité arbitraire qu’il convient de combler par la technique » [8].
Un autre féminisme se développe : le féminisme islamisant. L’auteur dénonce alors ces féministes « obsédés par les dérapages sexistes dans les publicités et les discours politiques » qui « restent singulièrement silencieuses sur la question du voile » [9]. Seule Caroline Fourest, qui dénonce avec la même ferveur tous les intégrismes qu’elle pense trouver, sort du lot [10].
Peut-on être féministe et contre le voile ? Non si l’on en croit Rokhaya Diallo pour qui ce type de féminisme est un féminisme blanc et colonial qui tenterait d’imposer sa vision occidentale à toutes les femmes. Les femmes voilées seraient ainsi de triples victimes parce que femmes, étrangères, et musulmanes. Alors que nombre de femmes se battent dans les cités pour ne pas avoir à porter le voile, l’inversion est saisissante.
Il faut cependant écouter certaines femmes voilées qui déclarent le faire en réaction à la transformation du corps de la femme en produit publicitaire, partout exposé et dévalué. C’est pourquoi l’auteur accepte que la femme puisse, si elle est vraiment libre, faire le choix de se voiler sans que l’on n’ait à lui interdire. Mais l’auteur a bien conscience que le voile est aussi désormais un symbole identitaire et « l’emblème du refus de s’intégrer » [11]. C’est pourquoi Eugénie Bastié souhaite le maintient de l’interdiction du voile à l’école mais s’oppose à l’extension de son interdiction à l’université [12].
Dans un chapitre intitulé « Cologne : un Bataclan sexuel », elle montre comment les féministes, d’abord silencieuses (alors que la lutte contre le viol est pourtant l’un des principaux combats du féminisme) appelèrent ensuite à ne pas faire d’amalgames avant de finir par excuser à demi-mots les agresseurs et de convoquer le passé pour expliquer que nous ne valons pas mieux. L’auteur fait au passage un salutaire rappel en montrant que le Christianisme et le Moyen Âge ont pourtant fait beaucoup pour la femme et que le statut de celle-ci au début du XXe siècle était bien inférieur à celui de la femme médiévale. Ce silence des féministes est aussi doublement scandaleux car si les allemandes de Cologne sont bien des victimes, les femmes musulmanes des pays islamiques souffrent elles aussi, et malheureusement en permanence, de cette vision désespérante de la femme qu’ont les auteurs de ces agressions [13].
Rares sont ceux et celles, surtout parmi les journalistes, qui osent encore déplorer publiquement les 200 000 avortements par an en France.
Revenant sur l’actuelle « ambition de banaliser l’avortement » [14], Eugénie Bastié explique clairement en quoi il n’est en réalité pas un droit, mais une concession du droit comme le montrent le texte de 1974 et le discours prononcé par Simone Veil où l’avortement était présenté comme un enjeu de santé publique. Soulignant les différentes contradictions internes à l’avortement, elle explique pourquoi la logique qui a présidé à la dépénalisation de l’avortement repose « sur une double dissimulation : elle feint d’une part d’ignorer que l’avortement n’est pas un homicide ; elle affecte d’autre part de savoir qu’il ne s’agit pas d’un acte comme les autres. Le résultat de cette double dissimulation est que l’avortement ressort comme un tabou » [15]. Tout aussi tabou est encore la souffrance post-avortement.
La ligne de crête sur laquelle elle souhaite se placer en reconnaissant que l’avortement est un acte tragique, un « acte violent, parfois inévitable, mais jamais triomphant » [16] nous semble cependant difficile à accepter.
Se plaçant dans le camp de Pasolini, elle s’ « érige contre la conception ultralibérale de l’avortement qui balaye leurs scrupules et leurs souffrances du haut d’un individualisme qui ne s’encombre pas du fardeau de la conscience ». Mais elle se déclare aussi contre « une conception ultraconservatrice qui lapiderait les avorteuses du haut d’un moralisme qui ne s’embarrasse pas de l’irréductibilité de la personne. Il faut que nous arrivions à penser l’avortement comme un phénomène social [...] » [17]. Elle déclare que « Nous ne sommes pas « pro-vie », nous ne pouvons être et nous ne sommes que « pro-choix », mais à la condition expresse que soient équitablement présentées la possibilité d’avorter et la possibilité de ne pas avorter, que soient mises face à face l’option de mort et l’option de vie, dans l’entier respect de liberté de conscience de chacune et de ses circonstances personnelles » [18].
Comment accepter en effet de laisser possible ce “choix” là ? On ne peut, à mon sens, mettre sur le même plan la possibilité d’avorter et celle de garder l’enfant. Cette position est d’autant plus difficile à suivre que l’auteur affirme pleinement que l’avortement est un homicide.
Mais Eugénie Bastié à cependant raison lorsqu’elle cite Ron Paul : « les centres de crise qui prodiguent assistance et compassion aux femmes confrontées à des grossesses non désirées ont fait beaucoup plus pour la cause pro-life que n’importe quel politicien. En montrant aux femmes qu’il existe des alternatives possibles à l’avortement, ces centres ont sauvé de nombreuses vies » [19]. Ces structures d’accueil n’existent que trop peu en France. L’auteur ajoute que plutôt que des images de fœtus avortés, « il s’agirait d’offrir une véritable alternative aux femmes en détresse » [20] et faire par ailleurs tout notre possible pour faire évoluer la vision anthropologique au lieu de vouloir changer la loi sans résoudre les problèmes sous-jacents biens réels.
Le féminisme a-t-il vraiment libéré la femme ? Les femmes ont voulu se “libérer” pour devenir des hommes comme les autres, « c’était oublier que les hommes ne sont pas forcément libres » [21]. En poussant la femme, pour ne pas dire en la forçant, à s’intégrer au marché du travail, celle-ci s’est retrouvée asservie aux mêmes contraintes de marché que les hommes. Désormais seul le travail rémunéré est valorisé, faisant oublier que les femmes peuvent agir dans la société autrement, et souvent de manière tout aussi importante et cruciale. L’auteur appelle à une remise en question de l’idéologie de la croissance (aussi bien pour les hommes que pour les femmes) ainsi que du productivisme et du carriérisme qu’elle engendre [22]. Une telle remise en cause pourrait permettre de réellement mieux conjuguer vie professionnelle et vie familiale. De même, on peut douter du progrès réel que fut le divorce lorsque l’on voit que la majorité des familles monoparentales sont composées de femmes et qu’elles se trouvent dans une grande précarité.
Eugénie Bastié montre par ailleurs en quoi l’image moderne et bourgeoise de la femme au foyer est un héritage de l’ère industrielle [23]. La femme a toujours travaillé, et même au foyer, elle était autrefois au centre de la vie de la société au lieu d’en être exclue.
La revendication de l’abolition des stéréotypes cache mal que la différence des sexes est dans le même temps représentée de manière de plus en plus caricaturale dans des jouets genrés par un marché y voyant l’opportunité de segmenter les jouets pour enfants, là ou autrefois les deux sexes partageaient nombre de jouets communs.
Ce même marché profite aussi largement de nombre d’“avancées” qui découlent de ces revendications féministes et LGBT (PMA, GPA, congélation d’ovocytes, ...) et l’étape suivante, « la création de l’utérus artificiel, signerait, pour la femme, l’ultime dépossession de son privilège de maternité » [24]. Il faut cependant émettre un bémol à la position de l’auteur sur ce sujet. Elle déclare en effet : « Répétons-le : une fonction n’est pas forcément une vocation. Les femmes n’ont aucun devoir d’être mères. Elles sont simplement les seules détentrices de cette possibilité » [25]. Rappelons que la vocation naturelle de la femme est pourtant bien d’être mère, tout comme celle de l’homme est d’être père, les deux étant amenés à fonder une famille.
Qu’est donc en définitive le néo-féminisme ? L’appauvrissement et la négation de la différence signe la défaite des femmes (et par conséquent celle de l’homme). « Les différences sont soit avilies par la double marchandisation de la publicité et de la pornographie, soit effacées par le double puritanisme du genre et de l’islamisme » [26].
[1] p.17.
[2] p.56.
[3] p.28.
[4] p.214.
[5] p.47.
[6] p.80.
[7] p.71.
[8] p.172.
[9] p.90.
[10] p.92.
[11] p.103.
[12] p.105-106.
[13] On regrettera seulement que l’auteur se soit sentie obligée d’évoquer les indispensables repoussoirs que sont ces anonymes mais « authentiques xénophobes » (p.120) et « militants les plus extrêmes de la cause identitaire » (p.121) auxquels le féminisme et l’antiracisme auraient abandonné par leur silence l’interprétation du réel.
[14] .133.
[15] p.154.
[16] p.156.
[17] p.156.
[18] p.157.
[19] p.159.
[20] p.159.
[21] p.192.
[22] p.197-198.
[23] p.193-194.
[24] p.177.
[25] p.178.
[26] p.217-218.
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