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Au vu de la situation politique sans cesse plus compliquée des pays d’Europe occidentale, des têtes toujours plus nombreuses se tournent chez nous vers l’Est du continent, vers cette « autre Europe » [1], si décriée par les élites libérales. D’aucuns la prendraient même pour modèle de sauvegarde des intérêts nationaux par rapport à des pays occidentaux prêts à tout immoler à l’autel du mondialisme sauvage. Ce serait oublier que si ces pays présentent un bon sens certain sur bon nombre de sujets politiques importants, ils se trouvent désarmés face à un problème majeur, celui de la démographie, problème qui ne pose pas seulement la question de la sauvegarde de la nation, mais tout simplement celle de sa survie. La démographie n’est pas anodine, elle participe de la puissance ou au contraire de la faiblesse d’un pays. Or, depuis la chute de l’Union soviétique, pour certains depuis le crépuscule brejnévien, les pays d’Europe centrale et orientale n’ont pas trouvé de solution pour faire face à la crise démographique qui, à terme, pour certains d’entre eux, pourrait se révéler fatale. Presque tous les pays de la zone connaissent une décroissance démographique, la taille et les potentialités économiques agissant comme catalyseur de la déprise démographique. Plus le pays est peu peuplé et pauvre, plus l’hémorragie démographique est grande : si la Hongrie et la Serbie « limitent » leur baisse de population à environ 10% [2], des pays comme la Bulgarie et la Lituanie (de manière plus générale les pays baltes) ont perdu un quart [3] de leurs populations. Dans ce paysage démographique morose, pour ne pas dire préoccupant, quelle est la situation de la Pologne ? Se démarque-t-elle de ses voisins et si oui en quoi ? On va voir que la Pologne est à la croisée des chemins, et que contrairement à la plupart de ses voisins, il est difficile de prévoir sa démographie future. Pour mieux comprendre la situation actuelle, il est nécessaire de faire un détour par l’histoire démographique du pays depuis 1945, intéressante à bien des égards car originale dans la région communiste, avant de s’intéresser à la situation depuis la chute du régime communiste en 1989.
La croissance démographique de la Pologne a été notable pendant le 2e XXe siècle. Saignée à blanc par la Seconde Guerre mondiale, avec près de 6 millions de morts, la Pologne ne compte plus, au recensement du 14 février 1946, que 23,6 millions d’habitants. La population polonaise augmente de manière significative jusqu’en 1990, date à laquelle elle tend à se stabiliser. A cette date, la Pologne compte 38 millions d’habitants, ce qui correspond à une augmentation de 60% de la population pendant cette période. Sur la même période, et malgré un baby-boom conséquent, plus marqué que bon nombre de pays occidentaux, la France n’augmente « que » de 43%. Cet accroissement est d’autant plus remarquable que la Pologne communiste reste un pays au solde migratoire négatif. Entre 1945 et 1947 tout d’abord, près de 3,5 millions d’habitants du territoire polonais, notamment les Allemands et les Ukrainiens, sont expulsés du pays, tandis que plus de 2,5 millions de Polonais sont rapatriés de l’étranger. Une fois les grands échanges de population terminés au tout début des années 1950, et la politique migratoire assouplie avec la déstalinisation, la Pologne reste un pays d’émigration. Andrzej Sakson [4] estime que sur trente ans, de 1951 à 1980, ce sont près de 900 000 Polonais qui émigrent, alors que seules 300 000 personnes viennent s’installer en Pologne, d’ailleurs principalement des rapatriés polonais d’Union soviétique. Le solde migratoire polonais est donc négatif, à hauteur de 600 000 personnes, jusqu’en 1980. Cette tendance se renforce après 1980, comme nous le verrons. Durant la période communiste, on peut dessiner trois moments de la démographie polonaise, qui correspondent étonnamment avec les grandes lignes de l’histoire politique polonaise : 1945-1956, 1956-1970, 1970-1985 (on verra que pour cette dernière borne chronologique peut être diversement fixée).
Le graphique ci-dessus présente l’évolution des taux de natalité (bleu) et de mortalité (orangé) en Pologne, à l’époque d’instauration du communisme (1945-1948) et pendant le stalinisme polonais (1949-1956). Durant cette première décennie après la guerre, la population polonaise s’accroît notablement, passant de 23,6 à 28,1 millions d’habitants, soit une augmentation de 19%, 1,9% par an. Le taux d’accroissement par an est de 15 à 20/1000 habitants [5]. Les causes de cette envolée démographique sont multiples. Certaines sont communes avec les autres pays d’Europe : la sortie de la Seconde Guerre mondiale s’accompagne d’un optimisme de la population expliquant l’observation, en Pologne et ailleurs, d’un véritable baby-boom. L’instauration d’une politique sociale d’État, sous forme d’État-Providence en Occident, sous forme d’État soviétique en Pologne, est un élément stabilisateur permettant aux populations d’envisager sereinement l’avenir et de concevoir des progénitures nombreuses. En Pologne, ces effets sont encore renforcés par deux particularités nationales : d’une part le maintien d’une forte pratique religieuse catholique, exceptionnelle même en regard des sociétés occidentales encore majoritairement catholiques ou religieuses, malgré le régime anticlérical et athée qui a été mis au pouvoir. D’autre part, l’histoire socio-économique de la Pologne joue aussi un rôle dans cette envolée démographique. En retard économiquement par rapport à l’Europe de l’Ouest, la Pologne a entamé sa transition démographique plus tardivement. Elle possédait donc une natalité structurellement forte avant même la Seconde Guerre mondiale. Il est intéressant de noter enfin, pour cette période, que ni les pesanteurs du communisme, ni la Terreur stalinienne n’ont eu d’effets négatifs sur la démographie, la famille étant de toute manière considérée comme un refuge sur lequel on se replie dans un régime totalitaire, en même temps que ce dernier offre parmi ses rares avantages une stabilité permettant la multiplication des familles nombreuses. Les choses changent à partir de 1956, alors même que d’un point de vue politique, les conditions étaient remplies pour que cette tendance se maintienne.
En octobre 1956, Władysław Gomułka, communiste « réformateur » écarté des arcanes du pouvoir lors des purges staliniennes en Pologne, revient au pouvoir suite à des vagues de protestation. Il suscite un grand espoir de transformation du régime politique dans la société polonaise. Alors que la révolution hongroise est écrasée par les chars soviétiques, il parvient à convaincre Khrouchtchev qu’il va garder la Pologne dans le droit chemin de l’orthodoxie soviétique… ce qui se passe dans les faits. Après deux ans d’une période réformiste où Gomułka multiplie les mesures symboliques et prend quelques mesures effectivement réformatrices, dès 1959 intervient une normalisation progressive et un retour au canon du marxisme-léninisme. La période d’incertitude marquée par la libéralisation, limitée et contrôlée du régime, a donc fait long feu : pourquoi donc, à partir de 1956, la natalité chute-t-elle ?
Les statistiques gouvernementales font ainsi état d’un net ralentissement de la croissance démographique polonaise à partir de 1956, avec maintien de la mortalité. La natalité, sous le régime de Gomułka, est presque divisée par deux pour se stabiliser à un taux qui reste toutefois fort (16/1000) et près de deux fois supérieur au taux de mortalité. Pendant cette période, la population polonaise augmente de 28,1 à 32,7 millions d’habitants, soit une augmentation de 16% durant les quinze années, augmentation qui n’est plus « que » de 1,1% par an. Plusieurs causes pourraient être évoquées pour expliquer cette situation : la cause principale en est la légalisation de l’avortement en Pologne. Il est ici intéressant de faire remarquer que les circonstances de cette légalisation donnent un argument supplémentaire aux défenseurs de la vie depuis la conception dans les pays de l’Est, notamment en Pologne. Dans ces derniers en effet, l’avortement ne peut être considéré comme une nouvelle « liberté » conquise de haut lutte dans la marche forcée vers le progrès, mais a une connotation fortement négative du fait qu’il a été instauré et pratiqué par des pouvoirs totalitaires, que ce soit le communisme ou le nazisme pendant la guerre. Par la loi du 27 avril 1956, la Pologne, adaptant une mesure prise l’année précédente en URSS, autorise l’avortement dans trois cas : danger pour la vie de la mère ou de l’embryon, en cas de viol, en cas de difficultés matérielles de la mère. Ces conditions relativement strictes au regard de la permissivité actuelle des législations occidentales n’ont pas empêché l’avortement de devenir un phénomène massif, suivant la mode soviétique qui l’utilise comme mode de contraception. On en dispose pas des nombres exacts pour toutes les années. De donnée partielles, en 1962, 270 000 avortements ont ainsi été pratiqués en Pologne, ce qui donne une idée de l’ampleur du phénomène pendant la période, et qui explique la chute de la natalité. Ainsi, pour 1962 seulement, près d’un tiers des enfants à naître ont été supprimés. On peut donc en déduire que si l’avortement n’avait pas été légalisé en 1956, la Pologne aurait continué, voire peut-être même amplifié sa croissance démographique, avec l’arrivée à l’âge de procréation des générations nées après-guerre au cours des années 1960. Si l’avortement est le facteur premier pour expliquer cette chute, on peut aussi mettre en avant les lentes transformations de la société polonaise sous régime communiste. Malgré les archaïsmes socio-démographiques, la Pologne adopte peu à peu une attitude plus « moderne » démographiquement. Sans avortement, on peut estimer que la natalité aurait fini par baisser, mais plus tardivement, et avec une rapidité bien moindre que ce qui a été observé après 1956. Autre facteur explicatif de cette tendance nettement à la baisse de la démographie polonaise pendant les années 1960, et ici le critère politique est encore à prendre en compte : le raidissement du régime de Gomułka. Après la courte euphorie du réformisme de la fin des années 1950, avec la normalisation du début des années 1960 vient la désillusion, et avec la pérennisation de cette normalisation à travers une situation socio-politique bloquée, une baisse d’optimisme dans le peuple polonais. Il convient toutefois de relativiser l’ampleur des changements démographiques polonais : si on la compare aux autres pays soviétiques, qui eux aussi sont obligés d’adopter à peu près à la même époque l’avortement, le déclin du dynamisme démographique est bien moins prononcé, et la natalité encore relativement vigoureuse. Le facteur explicatif qui vient le plus facilement à l’esprit est celui de la force du catholicisme polonais qui, à cette époque, imprègne encore fortement bon nombre de consciences polonaises. On peut même noter que, contrairement à ce qui s’est passé en Occident, l’application conservatrice et mesurée du Concile Vatican II a renforcé l’Église polonaise. En montrant qu’elle savait se réformer, contrairement à un pouvoir gomulkiste de plus en plus sclérosé et coupé du peuple, l’Église a renforcé son pouvoir d’attraction sur la société, notamment les élites. Toutes proportions gardées, la Pologne avait commencé doucement à suivre, dans les années 1950-1960, à la faveur du joug communiste, le chemin de la sécularisation. L’ouverture plus grande à la société entreprise dans l’optique des décisions du Concile, opérée dans un esprit conservateur et fidèle aux enseignements de la Tradition, ont permis à l’Église de reconquérir des pans de la société qui étaient en train de se détacher d’elle, notamment les ouvriers et les professions intellectuelles. Cette reconquête catholique, amorcée dès la fin des années 1960, va s’exprimer pleinement dans les années 1970 et 1980 avec une remontée du taux de pratique religieuse (qui de toute manière était déjà très élevé, plus de 50%), phénomène expliquant entre autres le retournement de conjoncture démographique que l’on observe à partir de 1970 en Pologne.
Ce qui explique toutefois avant tout l’inversement de conjoncture et l’augmentation de la natalité est un changement de nature politique, entraînant une amélioration relative des conditions socio-économiques. A la fin des années 1960, sous le sceptre de fer de Gomułka, la Pologne communiste s’enfonce dans l’austérité. Après une augmentation des prix de trop, déclenchant les révoltes de la Baltique (décembre 1970), Gomułka est remplacé par Gierek, nouveau visage du « réformisme » communiste. Ce dernier se lance dans une politique ambitieuse, à première vue, pour essayer de sauver le communisme polonais. En se fondant sur des emprunts faits à l’étranger, il remet en partie en cause le dogme soviétique de la priorité aux biens de production sur les biens de consommation. Dans la première partie des années 1970, grâce aux devises étrangères modernisant l’économie polonaise, une petite société de consommation apparaît en Pologne. La stabilité politique, jointe à l’amélioration nette même si elle reste modeste des conditions de vie, expliquent en majorité la hausse de la natalité que l’on observe progressivement à partir de 1970.
Les courbes ci-dessus sont intéressantes à plus d’un titre, elles montrent à la fois que la démographie est reliée aussi, même si c’est dans une moindre mesure, dans les pays développés en tous cas, aux conditions économiques, et que le critère politique principal favorisant un accroissement politique est plus la stabilité politique que le type de régime politique. En effet, le taux de natalité polonais remonte entre 1970 et 1976, passant de 16 à presque 20/1000, avant de se stabiliser pour une petite dizaine d’années. Or cette période correspond exactement avec les belles années du mandat de Gierek à la tête du parti : à partir de 1975, la situation de l’économie se dégrade, notamment avec une envolée des dettes contractées envers les pays occidentaux, ce qui amène à de nouvelles mesures d’austérité et à de nouvelles révoltes populaires en 1976. Cette remontée progressive peut s’expliquer également, dans une moindre mesure, par l’arrivée à l’âge de nuptialité des générations du baby-boom, notamment celles de la première moitié des années 1950. Après 1976, le taux de natalité se stabilise jusque vers le milieu des années 1980 où la tendance revient à la baisse. De 1970 à 1985, la population polonaise s’élève de manière encore conséquente, de 32,7 à 37,3 millions d’habitants, mais la croissance ralentit encore (seulement 14% pendant la période) pour s’établir à 0,9% par an. Il convient là de signaler l’importance de la stabilité politique dans ce maintien de la croissance démographique, et ce en dépit de conditions économiques qui se dégradent notablement à partir de 1980, année pendant laquelle la Pologne entre dans une crise économique chronique (si tant est qu’elle en soit jamais sortie, la situation économique de la Pologne communiste ressemblant fort à une crise structurelle). On parle de stabilité politique, ce qui est en quelque sorte un paradoxe, car la Pologne traverse, au début des années 1980, une crise politique sans précédent, crise qui est en fait l’instauration d’une dictature militaire à l’intérieur de la dictature du prolétariat. Après les accords de Gdańsk d’août 1980, débouchant sur la fondation du syndicat libre Solidarność, le nouvel homme fort de Pologne, le général Jaruzelski, reprend les choses en main en établissant l’état de guerre (13 décembre 1981), plongeant la Pologne dans des troubles politiques. Pourtant, cette militarisation du pouvoir déjà dictatorial du communisme en Pologne n’a pas fait fléchir la natalité ; bien au contraire, elle semble l’avoir dynamisée, puisque les années 1982, 1983 et 1984 sont les plus fastes pour la démographie polonaise depuis le début des années 1950. Les démographes polonais parlent même d’un mini boom démographique. On constate donc que contrairement aux idées reçues, les régimes politiques forts, ici, un accès de fièvre totalitaire du régime communiste polonais, n’ont pas d’effets nocifs sur la démographie, voire l’encourage, par réflexe des populations de repli sur la cellule familiale. Cette vigueur démographique doit être d’autant plus soulignée que la situation économique se dégrade, avec la mise en place d’un rationnement de la nourriture, ce qui n’est pas une condition des plus favorables pour bâtir une famille. En outre, l’état de guerre, supprimé progressivement à partir de 1983, a aussi provoqué une très forte émigration polonaise, difficile à quantifier par les spécialistes, car elle s’est faite en dehors des cadres légaux, les frontières du pays étant fermées. Mais du fait de la répression communiste, le pays a perdu au cours des années 1980 des centaines de milliers de ses citoyens, souvent jeunes, qui auraient encore pu amplifier la reprise démographique. Au lieu de cela, la rentrée dans une phase d’incertitude, à partir du milieu des années 1980, va mettre un terme à l’embellie démographique et précipiter la Pologne dans des affres relativement similaires à ceux de ses voisins quant à sa bonne santé démographique.
[1] RUPNIK Jacques, l’autre Europe, crise et fin du communisme, Points Seuil, Paris, 1993.
[2] De 10,7 millions à 9,9 millions entre 1980 et 2015 pour la Hongrie et de 7,9 à 7,2 pour la Serbie entre 1992 et 2011, dans ses frontières actuelles.
[3] De 9 à 7,2 millions entre 1985 et 2015 pour la Bulgarie, de 3,7 à 2,9 millions pour la Lituanie entre 1990 et 2015.
[4] SAKSON Andrzej, Migracje w XX wieku, (les Migrations au XXe siècle), Towarzystwo Historyczne Historia Iagellonica (Association Historique Historia Iagellonica), 2004.
[5] Par comparaison, il est de 3 à 4/1000 dans la France d’aujourd’hui, alors même que notre pays est censé être un pays faisant d’un dynamisme démographique relatif par rapport aux autres pays européens
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