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[VÉGANISME] Des catalyseurs politiques

28 novembre 2018 Marc Ducambre

Je ne fais preuve d’aucune originalité en formulant, à propos de cette époque, le constat qu’elle engendre un homme dont il ne subsiste qu’un monticule de névroses. Lorsque l’on s’indigne de ce monde et de ceux qui le dirigent, l’idée selon laquelle la majorité des gens ne se rendent pas compte que la France souffre revient très fréquemment. Elle est, à mon sens, absolument fausse : le monde va mal, et tout le monde le sait.

Je prends ici à témoin ceux qui sont sensé être les plus heureux et qui vivotent agréablement, bien assis sur le tas de cadavres qu’on nomme la post-modernité. La vie des grands gagnants de la jungle libérale est tellement insignifiante d’opulence qu’elle les amène jusqu’aux anfractuosités des tripots où l’on leur vend des marmots qu’ils peuvent violer et battre à mort ; il y a des Carlton et les Coral dans toutes les métropoles pour ces misérables qui possèdent tout sauf la satisfaction que devrait leur donner le fait d’en disposer, ce qui les amène à commettre d’immondes exactions tant ils éprouvent l’urgence d’échapper à leur existence boueuse. La terre ne pardonne pas aux affameurs, aux voleurs et aux assassins. N’oublions pas que la plus grande et irréparable défaite des empereurs de notre temps, c’est qu’ils ne sont absolument pas heureux. L’argent aide simplement ces gens à se mentir, comme il permet à l’entièreté de la classe moyenne de supporter sa collaboration quotidienne au règne des voleurs.

C’est la raison pour laquelle ceux qui crient le plus fort sont aussi les plus pauvres, car ils n’ont, pour leur part, aucun dédommagement à tirer de cette impropre servitude. Tout le monde sait ce qui se passe, et il suffit de regarder derrière les amabilités d’un buraliste pour s’en convaincre ; l’effroi partage la couche de toutes les familles françaises.

Évidemment, il va à l’encontre de la nature humaine d’accepter et d’énoncer la vérité. L’homme, naturellement tourné vers la survie, préfère être confortablement loti que de tout risquer dans ce qui pourrait aller jusqu’à le faire passer pour le fou, celui dont l’on ne sent jamais que le cri lointain qui rampe dans les couloirs du métro. Donc, voilà que l’homme civilisé accepte le compromis, ce qui ne va pas sans douleur ni états d’âme. Alors, notre honnête bourgeois se soigne. Il entreprend, à cet effet, de sélectionner adroitement un catalyseur d’énergie politique qui lui corresponde.

Un phénomène répétitif

J’entends désigner ainsi ces niches peuplées de bourgeois [1], crées par eux et pour eux. Ils y noient une conscience coupable dans des velléités de défense de tel ou tel intérêt d’un groupe qu’ils élèvent à la dignité de victime sacrificielle oppressée par l’empire avec lequel ils pactisent volontiers le reste du temps. Ils diluent ainsi ce qu’ils savent d’eux-mêmes dans une opérette dont le financement leur permet de troquer mentalement le costume du loup contre celui de l’agneau. Ils ressortent de leurs escapades inutiles épuisés, réjouis : ils savent dorénavant qu’ils peuvent se servir de cette parodie de résistance comme d’un exutoire qui fera enfin taire les objections violentes que leur conscience impose lorsque vient l’heure de se prostituer dans l’arrière-boutique d’une banque, d’une agence immobilière ou d’un concessionnaire.

Le militantisme alimentaire est l’un de ces catalyseurs. Les défenseurs d’un arrêt de la consommation de tout ce qui à rapport de près ou de loin au règne animal n’ont pas seulement choisi une nouvelle façon de se nourrir. Ils se sont aussi soumis a une certaine philosophie, une discipline et un idéal particulier autour de cette lubie. Elle mérite donc une analyse en tant que niche, à la lumière du panorama politique actuel.

Il semble étrange à celui qui apprécie les systèmes d’observer une telle agitation autour d’une obsession de la sorte alors qu’au même instant, des événements beaucoup plus graves mériteraient l’entière attention de la bourgeoisie encanaillée. Mais les catalyseurs sont nécessaires à la survie psychologique de cette classe sociale en tant qu’ils lui permettent d’évacuer une quantité non négligeable de frustrations.

Le militantisme dit « végan », le féminisme, l’antifascisme, l’anarchisme libertaire, les groupes d’intérêts homosexuels et raciaux ainsi que le militantisme écologiste ont un lien entre eux ; mais il serait malhonnête d’en rester là, et il est important de comprendre qu’ils ont aussi un lien avec le militantisme anti-immigration, le révisionnisme, l’anti-sionisme, le racialisme et bien d’autres encore : ce sont des catalyseurs politiques.

Bourgeois, libéral, inutile et divertissant

J’entends ainsi des groupes organisés de militants répondant temporairement ou durablement aux critères sociologiques qui définissent la bourgeoisie [2].

Ces rassemblements s’organisent autour de la défense d’un intérêt, d’une « cause » qui concerne un groupe de gens (en l’occurrence, le militant végan considère généralement les animaux comme des personnes et souhaiterait qu’ils soient juridiquement considérés comme telles), ce qui est une forme de la subversion que combattait Jean Ousset. Ils obéissent à la vocation politique du citoyen libéral : défendre son petit pré-carré politique au maximum face à celui des autres, en cherchant sans arrêt à l’étendre par l’acquisition de droits particuliers. Il est d’ailleurs à noter que bon nombre de ces revendications minoritaires ont des vues incompatibles entre elles même lorsqu’elles se réclament de la même tradition politique, ce qui est une conséquence logique. Puisqu’il est souvent difficile pour l’être humain d’admettre qu’il ne défend que lui-même et qu’il se comporte comme un parasite social, il trouve dans la niche le moyen de défendre une communauté ; c’est une sorte de sublimation de l’appétit égoïste naturel exacerbé par les inclinations de ce système politique. Le procédé qui maquille le larcin consiste à élever cette communauté en figure victimaire de l’Oppression en soi, l’oppression « systémique » et tentaculaire de la Société, autant de notions dont les contours restent très flous, ce qui est un caractère maintenu très à propos. Bien sûr, le discours unanime de ces groupes varie dans des versions plus ou moins abouties, mais l’essentiel y est toujours présent. J’ajouterais que soit le membre de ce groupe politique est issu de la minorité oppressée – situation psychologique éminemment confortable –, soit il n’en est pas, ce qui dans ce cas-là lui permet de s’apercevoir en Brutus, fratricide et transfuge de sa propre communauté à laquelle il n’aurait jamais choisi d’appartenir. Dans tous les cas, la situation de ce militant est pour le moins bankable, puisqu’on parle ici de négociations de conscience et que l’anglais se trouve être au domaine du commerce ce que le latin fut à la liturgie romaine.

La troisième caractéristique de ces catalyseurs au sein desquels se trouve le véganisme militant est leur inutilité de fait. Les féministes ne sauvent pas les femmes qui sont réellement en détresse ou en danger. Et même, la femme précarisée qui cumule trois emplois de tâcheronne pour subvenir aux besoin d’une famille pauvre est leur pire ennemie parce qu’elle se fait involontairement le symbole du patriarcat ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle celui qui veut le bien des femmes se doit automatiquement de verser dans l’antiféminisme primaire, parce que ce mouvement, depuis son lancement à l’époque des premières révolutions industrielles et politiques, regarde au mauvais endroit. Ces niches existentielles bourgeoises se trompent toutes d’ennemi, et combattent ainsi dans le vent avec des armes absolument inoffensives qui n’ont qu’une seule fin et un seul résultat : défouler celui qui l’a en main. Il existe un moyen très simple de déterminer rapidement si l’énoncé face auquel quiconque se trouve confronté est un catalyseur inutile, c’est de se demander si, en rayant mentalement de cette société le problème que ledit énoncé prétend combattre, le monde s’en trouverait alors au mieux qu’il puisse possiblement être, ou si au contraire il resterait une multitude de problème à régler (ce qui concerne évidemment les problèmes qui sont effectivement solvables, la méchanceté des gens étant par exemple hors de propos). Si le constat porte celui qui le fait à considérer la deuxième option, c’est qu’il est en présence d’un catalyseur. Si plus personne ne mangeait de produits issus du règne animal, le monde marcherait toujours à la catastrophe. Il est à noter d’ailleurs que c’est la le phénomène le plus dégueulasse (puisque je ne vois que ce terme pour exprimer jusque dans sa sonorité l’envie de vomir qui me vient lorsque je l’observe) : ces niches se trompent volontairement de problèmes, de victimes, et donc d’ennemis par pudibonderie bourgeoise, ce qui engendre des paradoxes ineptes, comme lorsqu’une étudiante insipide et frustrée se balade seins nus [3] dans une rue pour lutter en faveur de la libération sexuelle et que cette dernière croise sans la remarquer une quarantenaire assombrie qui, flanquée de son éternel abribus, attend patiemment de pouvoir pratiquer ce qu’un albanais l’a obligé à faire depuis qu’elle a douze ans.

Le dernier caractère important du catalyseur politique, après sa composition sociologique, son libéralisme comportemental et son inutilité est le fait qu’elle soit un compromis issu de la relégation de la résistance existentielle de la vocation au temps libre. Le bourgeois est inévitablement au règne des voleurs ce que celui qui fut « collabo » était à l’occupation allemande. Loin de moi l’idée d’y attacher une condamnation morale, puisque le propre de la société bourgeoise [4] est de faire en sorte que la compromission soit le seul moyen de ne pas devenir un paria. Mais c’est cependant un fait : les gens respectables, secoués par leurs états-d’âmes, sont bloqués par leur situation sociale qu’ils n’ont pas vraiment remarquée avant un certain temps, dans la barbarie larvée de la société libérale. Rentrer brusquement en opposition avec ce monde revient à tout perdre, femme, emploi et réputation. Notre ami se retrouve donc à devoir gérer les sursauts de sa conscience, tout en ne pouvant pas sortir de la satanique horlogerie où il se trouve impliqué. Alors, il reste le même esclave doublé de l’esclavagiste, qui suce le sang des plus faibles que lui sur l’ordre de son maître, afin que les plus petits que lui se repaissent de la gorge de ceux qui leurs sont à leur tour subordonnés, et ce jusqu’à celui qui a l’infortune d’être au dernier stade de la chaîne alimentaire, condition somme toute assez précaire qui a le fâcheux désavantage d’entraîner irrémédiablement ses membres à la ruine, la mort ou la survie sous anti-dépresseurs. Mais ce qui change réellement lorsque ce sympathique « collabo » s’engage par exemple dans la voie du militantisme animalier se trouve à l’intérieur de sa propre tête, puisque l’ignominie générale reste – comme nous l’avons dit – volontairement intacte et hors de portée. D’un point-de-vue logistique, cet engagement tient uniquement la place d’un loisir et d’une occupation du temps libre dans l’emploi du temps de ce vénérable monsieur. Concrètement, il détroussait une retraitée dans son bureau de banque à dix heures ce matin, mais on le trouvera ce soir au dîner-débat sur un film d’auteur assommant qui retrace, à travers une infiltration dans un abattoir, le calvaire d’un bovin durant sa triste vie. La lutte contre l’injustice est devenu pour lui un passe-temps moralement rentable. C’est la raison pour laquelle mon propos s’entête à qualifier l’inutilité constitutive du catalyseur politique de volontaire : si notre bourgeois désigne le bon ennemi, celui qui est à la fois la cause du désastre environnemental, de l’élevage industriel, du communautarisme, du malaise de la femme contemporaine, mais aussi de l’immigration et du transhumanisme, cet engagement devient vocation et le bourgeois perdra tout ce qui lui sert de réconfort dans l’abomination systématique qu’est la société d’aujourd’hui, femme, argent et réputation.

Bien faire, laisser dire

Je résumerais ainsi l’essence des catalyseurs politiques : ce sont des groupes organisés de bourgeois luttant pour la satisfaction d’un intérêt subversif caché par un discours philanthropique, dont les répercutions sont inutiles dans les faits, et qui occupe le rang d’un loisir dans les vies de leurs militants puisqu’étant à comprendre comme un compromis de conscience qu’ils concèdent à la post-modernité.

Mais alors, comment se positionner ? Comment réagir à l’émulsion et à la polémique que provoquent sans arrêt ces niches ? Je dois avouer que les manières peu orthodoxes de la police russe ont toute ma sympathie à cet égard. Mais c’est justement le grand jeu dans lequel se situe le catalyseur politique, et dans lequel personne ne doit rentrer : le bruit. Le féminisme est un bruit qui disparaît dans le nihilisme du fait libéral, et le véganisme aussi, tout en maintenant l’illusion que le débat démocratique n’est pas une supercherie et concerne des phénomènes primordiaux. Il ne faut ni dialoguer, ni réprimer, il s’agit simplement de laisser piailler le bourgeois compromis face à un auditoire aussi inexistant que sa sainteté, et lui tourner le dos ; ainsi résonnera sur les murs l’inconsistance de sa trahison.

L’administration d’une claque vigoureuse se conçoit évidemment lorsque ce dernier, pour un motif qui revient souvent au fait qu’en tant que vilain collaborateur du patriarcat, de l’industrie non recyclable ou des assassins de moutons, son interlocuteur se doit de l’écouter et de hocher docilement la tête, ce sympathique bourgeois étale un peu trop de sa moralité naturelle dans les oreilles des autres. Mais, afin de ne pas tomber dans l’excès inverse qui concerne une très grande partie de la Réaction française, il faut en rester là sans commettre à son tour l’erreur de s’épuiser dans un dialogue vain qui ne concerne en réalité que le bourgeois philanthrope et son image de lui-même.

Il est urgent et important de cesser de s’épuiser dans la niche politique et de se recentrer sur la vérité qui dérange, puisque la vérité dérange toujours et nécessairement le monde, et nous-mêmes au premier chef. La tentation de sublimer sa perception de l’injustice par une récréation politique aussi méprisable que ces catalyseurs ne change rien au problème que pose incessamment la société libérale à celui qui y vit, à savoir de quel côté de la barricade chacun se situe-t-il. Ceux qui subliment la culpabilité de la collaboration aux règne des voleurs grâce à ce palliatif se cramponnent au mauvais versant ; le compromis n’existe pas.

Marc Ducambre

[1Citadin de métropole dont la situation financière est assez stable pour garantir un accès durable à ses moyens de subsistance, et qui pratique une profession relevant du secteur économique tertiaire. La définition s’est enrichie depuis les premiers temps où elle désignait simplement l’habitant de la ville. Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, dans son article à propos de ce terme, retrace bien la progression et l’élargissement de cette appellation.

[2La gente estudiantine ayant la particularité d’appartenir momentanément à cet état, soit pour s’y installer ensuite, soit pour s’engager dans une autre espèce de milieu social. Cette situation est donc temporaire pour certaines catégories de personnes au nombre desquels se trouve cette dernière.

[3Il est d’ailleurs remarquable que ceux qu’elles montrent ne relèvent jamais de ce qu’un amateur sensible pourrait qualifier pudiquement de travail d’orfèvre, donnée qui laisse un champ d’étude assez vaste à l’analyse psychanalytique de cette monstruosité abjecte et tiède qu’est la bourgeoise politisée.

[4Ce qui est cette fois-ci à comprendre non pas comme une société peuplée uniquement de bourgeois, mais où la seule façon possible de gravir l’échelle sociale est d’en devenir un.

28 novembre 2018 Marc Ducambre

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