La mobilisation de l’arrière
Maintenant établi que les frontistes sont des êtres humains, je crois ; posons-nous une nouvelle question : sont-ils comme les « sidaïques » que fustigeait Jean-Marie Le Pen ? [1] Et si non, qui osera s’en approcher ?
La « dédiabolisation » du Front-National
C’est le constat habituel : Marine Le Pen aurait « dédiabolisé » - ce qui, en passant, est un néologisme fort douteux – le FN parce qu’elle avait la chance – remarquez que ce sont uniquement des choses qu’elle n’a pas choisi – d’être jeune et femme. D’ailleurs, Eva Joly « liftée » eut fait mieux que 2%. A d’autres.
Certes, la nouveauté réussit à Marine Le Pen. Les électeurs, en votant pour Jean-Marie Le Pen, reconnaissaient par la même occasion qu’ils avaient eu tort, durant tant d’années. Or le Français déteste avoir tort. C’est certainement pourquoi les jeunes votent plus à droite que leurs parents [2] , c’est-à-dire, un quart des primo-votants pour Marine Le Pen, 27% des catholiques pratiquants de moins de 35 ans [3] : il n’ont pas de fierté électorale à tenir. Parce qu’elle est nouvelle, Marine Le Pen peut être la nouvelle réponse aux nouvelles angoisses ; parce qu’elle est fidèle à ligne de son parti et énergique, elle est crédible et solide ; pour ces deux raisons, elle cristallise parfaitement l’attente de 6 421 426 électeurs. Elle incarne les trois règles d’or posées par Le Bon pour protéger une civilisation déclinante ou menacée : stabilité, autorité, idéal. Par dessus tout, c’est elle qui colle le mieux aux fameux « principes non négociables » énoncés par le Saint-Père [4] .
En réalité, le terme « dédiabolisation » est l’invention de chroniqueurs et journalistes débordés par la vague bleue marine. Jean-Marie Le Pen n’avait pas fait si mal en 2002, mais ils ont cru que leur plume et leur bonne foi suffiraient à le contrer. Aujourd’hui, ils se rendent compte qu’ils ont sous-estimé le Front National et méprisé une grosse partie de leurs compatriotes. Ils sont dans une impasse : ils ne peuvent ni reconnaître leur erreur d’appréciation et de jugement ni cacher le Front National bien plus longtemps, alors ils expliquent que c’est lui qui a changé. Le néologisme justifie leur salaire, pour l’instant. La ringardise des critiques officiels du Front National, la (rumeur de l’) exclusion d’Eric Zemmour de RTL et les scores « poutiniens » obtenus par François Hollande dans les écoles de journalisme les condamnent : ils apparaissent peu à peu comme un cercle encore plus fermé que celui qu’ils ont pour profession de critiquer.
Ce qui fut fait
A en croire les propagandistes, voter Front National était très mal quand cela ne serait que mal pour l’instant. Nous n’aurons pas la mémoire aussi courte. Il fut un temps où la politique était moins sectaire et partisane.
En 1974, pour sa première élection, avant le tintamarre officiel, Jean-Marie Le Pen appellait à voter pour Valery Giscard d’Estaing, candidat anti-gaulliste comme lui. En ce temps-là, les alliances allaient bon train. Elles permirent à 35 députés, 32 du Front et 3 affiliés, de pénétrer dans le Palais Bourbon en 1986 (grâce aux accords avec le CNI).
Que l’électeur prudent ne s’y trompe pas : avant que l’opprobre général ne fût jeté sur le parti « facho », les partis de droite savaient y trouver un partenaire pour « battre l’adversaire socialo-communiste » [5] ! En 1983, quand le parti dit « facho », moins côté et donc moins villipendé, fit 17% aux élections partielles de Dreux – ce qui était sa première belle percée, Jean-Pierre Stirbois, acolyte de Jean-Marie Le Pen, fut incorporé, avec trois autres « pèlerins », à la liste RPR/UDF. Jacques Chirac tenait alors ce langage : « ceux qui ont fait alliance avec les communistes sont définitivement disqualifiés pour donner des leçons en matière de droit de l’homme et de règles de démocratie. », et même : « Je n’aurais pas du tout été gêné de voter pour la liste RPR-FN au second tour. Cela n’a aucune espèce d’importance d’avoir quatre pèlerins du FN à Dreux comparé aux quatre ministres communistes au conseil des ministres. » [6]
En septembre 1988 seulement, le RPR condamna ses alliances ; suivi par le Parti Républicain en 1991. Des sanctions tombaient. Déjà à cette époque, Chirac était l’émollient de la droite. Avant son RPR, le Front avait droit de cité ; après son mandat de président, il était brocardé. Ah, elle est belle la droite de 2012 ! Gottfried se souvient de « l’avant-Chirac » : « A la fin des années 1970, et dans les années 1980 puis 1990, nous avons vu des anciens d’Occident passer par l’UDF, puis rejoindre l’UMP […]. A l’UDF, se côtoyaient Philippe de Villiers, au cœur fleur de lysé, et François Bayrou candidat aujourd’hui du Modem. Chez les libéraux, marchaient ensemble Alain Madelin et Charles Millon. Dans le RPF, C. Pasqua et P. de Villiers s’attaquaient à Maastricht, tout comme F. Fillon et P. Séguin. Alain Juppé et C. Vanneste ont tous les deux leur cartes à l’UMP, comme Gérard Longuet d’ailleurs. Que s’est-il passé ? Pourquoi s’entre-tuent ils tous aujourd’hui ? La réponse est simple : une dispute familiale. [...] le responsable de la dispute s’appelle Jacques Chirac. » [7]
Il n’empêche. Certaines alliances furent tissées. Ainsi la candidature d’Ernest Chénière : battu au premier tour des élections cantonales de 1994, le député RPR de l’Oise, s’allia au candidat FN encore en lice, avec l’accord de Jean-François Mancel, secrétaire général du RPR, et la bénédiction de Jean-Marie Le Pen. D’autres suivirent, parfois discrètes (Jean-Pierre Soisson), parfois punies (Jean-François Mancel).
Au fond, le mur tombé, la droite – j’entends par là, celle qui vote et qu’il faut rassurer – ne s’est plus méfié des anciens trotskistes et de leur gauche insipide. Ces gens-là devenaient plus gérables que les anti-gaullistes du Front National. Les pierres de Berlin furent déplacées en France, pour d’autres remparts.
Mais les digues patiemment construites s’érodent...
Ce qui est fait
A la divine surprise des frontistes au premier tour succéda le désenchantement des sarkozyistes du second.
L’agitation fut à son comble entre les deux tours. Tandis que la droite populaire [8] , Denis Tillinac [9] ou Thierry Boutet [10] appelaient les électeurs du Front National ; Raffarin, Juppé et Nathalie Kosciusko-Morizet [11] les insultaient. Tandis que Marine Le Pen interrogeait Nicolas Sarkozy sur les législatives [12], celui préparait encore son second tour. Tandis qu’elle demandait des alliances aux triangulaires ; il niait leur probabilité avant de le refuser [13]. Et surtout, tandis qu’ils se disputaient, la France entière pariait sur l’éclatement de la droite. [14]
Comme très souvent, l’Union pour la Majorité Populaire fut trop timide, plus timide que ses électeurs. Pourtant, entre les deux tours, 64% des électeurs de Nicolas Sarkozy auraient souhaité une alliance pour les législatives. [15]
Comme attendu, Marine Le Pen annonça qu’elle voterait blanc, le 1er mai. Était-ce irresponsable ? Sans doute moins que les vrais électeurs de droite l’ont cru. Elle a fait autant que sa haine de Nicolas Sarkozy le lui permettait. Et, elle savait que tous les organes de presse dits, souvent à tort d’ailleurs, d’extrême-droite, appelaient à voter contre François Hollande. Enfin, elle accordait à l’UMP « l’illusion de patriotisme » qui pouvait suffire à son auditoire. Si tous les Frontistes avaient voté pour Nicolas Sarkozy, ce dernier aurait, il est vrai, été élu. Marine aurait pu, pour une fois, mener une politique d’ouverture, au risque du discrédit du Front National – ce qui n’était pas forcément plus responsable. Toujours est-il qu’en place de cela, elle cliva [16].
Perspectives
In fine, je crois que la seule leçon à en tirer, c’est qu’ils ont presque tous sacrifié la France et toute morale à leur stratégie électorale. Hormis quelques uns qui, seuls, méritent l’indulgence de ceux qui les suivront. Ils s’appellent Bruno Gollnisch ou Christian Vanneste. Ils sont catholiques, indépendants [17], adversaires politiques mais ils veulent une droite assumée [18] – laquelle ne refuserait personne. C’est autour de ces hommes que la droite devrait se mobiliser.
Christian Vanneste, en particulier, est libre comme l’air. L’UMP a été obligé de le lâcher à la suite de son dernier scandale sur le sujet épineux de l’homosexualité, et pis, elle a suscité un apparatchik pour le combattre dans sa propre circonscription : son filleul politique, Gérald Darmanin. Autant dire qu’il l’a en travers de la gorge et qu’il n’a plus les illusions de Christine Boutin. Et, il est d’une droite claire : en 2002, aux législatives, il a su recevoir la voix du candidat FN ; en 2012, il la lui rendra peut-être. [19]
Sa notoriété n’est plus à faire. Il l’a gagné en écumant les injustes procès pour homophobie, en représentant vraiment le peuple dans les institutions parisiennes, en étant un des députés les mieux élus de France (56,41 % en 2002, 58,56 %, en 2007) malgré toutes ses tracasseries. Tracasseries qui suscitent toujours d’innombrables soutiens : un livre fut écrit sur lui (L’affaire Vanneste), un site internet monté, Serge Klarsfeld interrogé...
Le député de Tourcoing est catholique. Il est même le champion de la famille [20]. Il appartient au courant libéral-conservateur. Disons-le haut et fort, c’est la pensée puissante qui s’accordent le mieux à la doctrine sociale de l’Église et dont les positions – à défaut des principes – sont sûrement les plus proches du légitimisme strico sensu même.
Enfin, ce député peut être notre avenir car il est fédérateur. Du temps de l’UMP, il souhaitait apposer le label « droite populaire » [21] au mouvement du même nom, pour lui donner plus de consistance ; aujourd’hui, il est président du Rassemblement pour la France. Pourrait-il tracer une nouvelle voie ? En cela, nous attendons beaucoup du SIEL de Paul-Marie Couteaux, parti gaulliste, qui se veut une sorte de « sas » entre l’UMP et le FN, tout en ralliant le Front au sein du Rassemblement Bleu Marine.
Les paris sont ouverts pour les législatives : les chefs se querellent à gauche de l’UMP ; la vague bleue Marine se prépare à déferler ; les analystes s’y perdent. Nous espérons surtout que le discrédit jeté sur l’UMP sera suffisant pour susciter un renouvellement de la pensée et de la classe politique française. Si l’UMP éclatait, avant que la droite ne gagnât, ce serait déjà la logique de parti qui perdrait ; en somme, la première victoire de l’homme sur la machine.
Christian Vanneste le disait dimanche 27 mai, sur facebook : « La guerre des chefs à l’UMP laisse apparaître combien ce parti trop parisien risque de devenir une machine sans âme juste destinée à satisfaire des ambitions souvent peu légitimes. Il faut reconstruire une droite de conviction et de valeurs sur la base de l’engagement pour redresser la France. »
Cette droite doit se construire autour d’une pensée renouvelée, d’un engagement décomplexé et de personnalités vertueuses.



