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Frappée au cœur, la France l’a été : la métaphore a ceci de valable qu’on peut y voir la référence à la centralité de Paris dans toute forme de vie publique française, à la place prépondérante d’une certaine culture de la légèreté dans la vie privée des Français, mais aussi à l’immense dépit qu’on a pu sentir dans toutes les composantes de la nation et chez ses amis de par le vaste monde. Au sens figuré, c’est cela, le cœur : le centre, le propre, le sensible.
Mais le cœur vit aussi, littéralement, pour le corps : si la France a un cœur qu’on a pu frapper, elle a aussi un corps qu’on a pu meurtrir. Abusivement réduit à son qualificatif de « social », qu’on voudrait ce faisant opposer à un second corps, politique, le corps français est un, avec sa diversité d’organes dont nous sommes tous, sa tête — celle qu’il s’est choisie avec plus ou moins de bonheur, — son bras que l’on a réarmé subitement pour frapper dimanche l’État islamique, le sang qui s’écoule dans ses veines et dont l’effusion affecte chacun en particulier…
Ce corps-ci a aussi son esprit — son âme, — et cette âme a ses maladies, et nous dirons même, pour la circonstance, que c’est à raison des maladies de l’âme qu’on voudrait faire mourir le corps : l’âme entraîne le corps, et le corps montre l’âme.
Ainsi donc, de même que les mystères douloureux du saint rosaire nous invitent à demander la grâce de mortifier notre esprit en contemplant la face éprouvée de Notre-Seigneur couronné d’épines, de même la France doit demander la grâce d’amputer le mal qui lui ronge l’âme en s’examinant elle-même, outragée par ses ennemis, sanglante, blessée dans sa chair.
Tendons-lui le miroir, et que cet examen ne lui soit pas une occasion supplémentaire de se nourrir d’orgueil : qu’il ne se transforme pas, une fois de plus, en une quelconque célébration de l’« esprit français », car les clients de cette fête sinistres n’achètent finalement que satisfaction et assurance dérisoire de ne jamais se réformer.
Nous proposons pour notre part trois pistes de réforme qui vont du corps à l’âme, et qui seront trois amputations nécessaires au salut de la France.
C’est chose banale aujourd’hui que d’affirmer que l’État islamique est une création occidentale — et il l’est : une organisation armée, structurée, surentraînée, dont les méthodes, avec leur extrême rigueur, leur mécanique inhumaine, leur violence aveugle, leur négation de Dieu, ne laissent que d’évoquer l’Allemagne nazie. Son modèle, son ADN sont le fait d’une conception occidentale : ce monstre est le nôtre par l’esprit. Sa logistique, ses moyens humains et matériels sont le fait d’une volonté occidentale : ce monstre est le nôtre par la chair.
Le constat n’est pas neuf, mais il doit être pour nous un diagnostic, et ce diagnostic doit s’accompagner d’une reconnaissance : l’État islamique, c’est une part de nous-même, c’est pour ainsi dire notre cancer, au plus profond de notre chair. Aucun traitement n’y fera rien sans cette prise de conscience. En avons-nous pris l’exacte mesure ? Ce n’est pas seulement parce que des djihadistes de nationalité française tomberont sous les bombes françaises, mais plus fondamentalement parce que nous frappons un avatar de notre propre civilisation, que les bombardements de dimanche doivent prendre le nom d’une intervention proprement chirurgicale : l’amputation.
Encore faut-il savoir, en agissant de la sorte, ce que nous-même faisons, encore faut-il savoir que nous pratiquons cette amputation — car les apparences ne l’indiquent pas d’elles-mêmes — et pourquoi. En prenant ce chemin, nécessaire, nous traitons en fait un symptôme. Il faut désormais remonter à l’esprit, où se trouve la véritable racine de notre mal.
Nous égrenons un second lieu commun en disant que les interventions occidentales des dernières décennies, en déstabilisant le Proche et le Moyen-Orient, ont apporté le chaos d’où a émergé l’État islamique. Chacun a d’ailleurs conscience d’un certain nombre d’enchaînements très visibles qui mettent en ligne l’activisme des États-Unis, la briganderie d’Israël, les tergiversations des puissances européennes avec l’isolement sans cause de l’Iran, la disparition progressive de tout État souverain en Irak et en Libye, l’hécatombe syrienne, le recentrage de la politique de puissance régionale entre les mains des dictatures pétrolières du Golfe, Arabie Saoudite en tête.
Ces enchaînements ne sont pas le fait du hasard. De la même façon que l’État islamique trouve sa genèse au cœur-même des dérives matérielles et civilisationnelles occidentales, l’interventionnisme déstabilisateur des puissances alignées sur les États-Unis doit tout à la conception erronée de l’universalisme que nous avons héritée des Lumières.
À l’image fidèle de la philosophie des Lumières, cet universalisme est d’abord matérialiste et ne s’intéresse qu’aux victoires temporelles. Les catholiques, à qui une certaine droite reproche l’origine de cet universalisme, doivent en prendre leur parti : il n’est pas le leur, et ceux qui le soutiennent de bonne foi doivent prendre conscience qu’ils se laissent berner par une idéologie officiellement athée. Voici la part qu’il leur revient, en propre, d’amputer — la part de l’erreur.
Le reste de l’Occident, qui ne veut pas se convertir à la vérité de l’Évangile, doit pour sa part apprendre — il l’a fait vendredi à ses dépens — à reconnaître l’échec patent de cet universalisme, y compris au seul plan qui l’intéresse : le plan matériel. L’idée d’un monde aplati, métissé, homogénéisé, débarrassé de ses frontières et de fait de tout État souverain qui ne soit en fait un gouvernement mondial, se fracasse sur cette réalité : l’exportation de l’idéologie babélienne radicalise les identités, excite les haines, crée l’insécurité et la guerre.
L’Occident, balançant entre naïveté et cynisme, a cru se préserver de ces maux en imposant ses propres vues, ses propres erreurs au reste de l’humanité : la France, « patrie des Lumières » y a sa part éminente. Qu’elle s’examine, encore une fois : qu’elle retranche de son intelligence la fausse philosophie et le faux humanisme, cet autre cancer, qui prospère celui-ci dans son esprit et se confond trop bien avec la belle et juste charité qui en a fait la fille aînée de l’Église.
Ces deux amputations, on le voit pourtant, restent d’une façon ou d’une autre cantonnées à des symptômes, le premier découlant du deuxième. Mais l’un et l’autre ont une cause première, enfouie au plus profond de l’âme de la France, et dont ils sont quasiment les seules manifestations sensibles : le déclin spirituel français.
La troisième amputation, qui en dépend, est peut-être la plus difficile à accomplir. Elle doit être le retranchement d’un mal au sens premier du terme, à savoir d’un défaut, d’un manque — ou si l’on veut d’un vide : celui qu’a laissé Dieu, chassé des esprits et de la raison au nom du rationalisme et du relativisme. C’est donc d’une conversion qu’a besoin l’âme française, car c’est l’esprit qui, dans l’économie de la Création, domine la chair — et c’est hélas, dans l’économie de la damnation où s’est engagée la France, la chair qui domine l’esprit.
L’examen que suppose cette conversion est proprement critique : sans rechercher d’emblée ses réponses, il doit rendre à l’esprit sa méthode, sa faculté à décider librement pour la chair sans être dominé par elle — méthode et faculté dont la finalité est inscrite en Dieu Lui-même. Si la France apprend à nouveau à prier, si elle veut faire la volonté du Créateur, si elle se rend disponible à Lui, alors seulement ses excès d’orgueil, son volontarisme désordonné, son matérialisme latent s’effaceront, et avec eux leurs défaites ; alors seulement, éclairée par les Évangiles et la Tradition, l’âme de la France rayonnera, convertira, pacifiera, dans un souci authentiquement catholique d’universalisme, c’est-à-dire de salut universel ; alors seulement, rendue plus affermie dans la foi de sa véritable mission, la France cherchera, chez elle et dans le monde, le bien pour lui-même et non pour l’intérêt qu’il procure.
Et dans la lumière de l’unique vérité, elle recouvrira toutes les grâces de son baptême pour vivre en plénitude, sauvée des assauts qui blessent sa chair et son âme.
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