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Les attentats terroristes islamiques amènent les responsables et les opinions publiques à s’interroger sur la juste attitude à adopter, et sur les moyens et les limites d’une légitime défense. La violence est-elle intrinsèque à l’islam ? La progressive dévirilisation de l’occident dans les dernières décennies va-t-elle déboucher sur une soumission au diktat d’un islam sûr de lui, comme le laisse penser un sulfureux roman, dont le scenario n’est pas dénué de plausibilité ? Enfin, une autre question se pose, à laquelle nous voudrions répondre ici : les chrétiens ne doivent-ils en aucun cas résister au mal ?
La force, c’est ce qui maintient les facultés inférieures sous l’emprise de la raison. Dans un monde dominé par l’émotion, cette approche est discutée à cause de la place qu’elle accorde à la raison. Par ailleurs, la force peut aisément se dégrader en efficacité : maximiser le rendement et le bien-être matériel. La poursuite de la seule rentabilité ne relève pas de la vertu de force, pas plus que l’austérité de l’avare n’est la vertu de tempérance. Retrouver le vrai sens de la force ? C’est capital : « Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Faut-il rappeler que le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant-coureur de la fin ? » (Soljenitsyne, Discours d’Harvard). « De toutes les vertus, la plus importante, parce qu’elle est la motrice de toutes les autres et qu’elle est nécessaire à l’exercice des autres, de toutes les vertus, la plus importante me paraît être le courage, les courages, et surtout celui dont on ne parle pas et qui consiste à être fidèle à ses rêves de jeunesse. Et pratiquer ce courage, ces courages, c’est peut-être cela “l’honneur de vivre”. » (Denoix de Saint Marc, Que dire à un jeune de vingt ans ?)
Selon la sagesse grecque, le courage est une des quatre vertus qui forment l’ossature de la vie humaine, une vertu cardinale. Après Platon, dans le dialogue fondateur de la politique occidentale, La République, Aristote qualifie le courage de noble chose : « L’homme courageux pâtit et agit pour un objet qui en vaut la peine et de la façon qu’exige la raison » (Éthique à Nicomaque). Contrairement à une idée répandue, la vertu de force n’est nullement désavouée par la pensée chrétienne. « Veillez, et demeurez fermes dans la foi, conduisez-vous avec virilité et fortifiez-vous. », dit S. Paul (1 Co 16, 13) S. Thomas d’Aquin explique que la force est une vertu qui s’exerce lorsqu’une difficulté tend à détourner la volonté de faire ce qui est raisonnable. « Pour supprimer cet obstacle, il faut la force d’âme, qui permet de résister à de telles difficultés, de même que par sa force physique l’homme domine et repousse les empêchements corporels. » (Somme de Théologie, 2a 2æ, q. 123, a.1).
Est violent pour un être déterminé, ce qui va contre la tendance spontanée de sa nature. Pour les êtres doués d’intelligence et de volonté, sera violent pour eux ce qui sera contre leur volonté libre. Ainsi la femme à qui on impose, contre sa volonté, un rapport sexuel, est dite « être violentée ». Si toute violence est un mal physique pour celui qui la subit, tout exercice de la violence n’est pas un mal moral pour celui qui l’exerce : il peut être légitime pour préserver le bien commun ou repousser une violence injuste. Cette « juste violence » est commandée par la prudence et la justice et elle a besoin de la force, car il faut du courage pour combattre l’ennemi ou pour punir le malfaiteur.
Dans les milieux chrétiens, on a trop tendance à penser que toute coercition est opposée à la dignité de l’homme. C’est oublier que l’on peut déchoir de cette dignité par des actes opposés aux exigences de la nature humaine. Un individu qui détruit le bien commun (condition de tous les biens propres), déchoit par rapport à sa dignité d’« animal politique ». Un homme qui agit mal garde certes sa nature humaine, c’est pourquoi même le pire des malfaiteurs doit être traité comme un homme et non comme un bête. Il y a des traitements indignes dont il faut s’abstenir à son égard, et des droits qu’il faut toujours respecter. Mais autant qu’il est en lui, cet homme déroge par son agir à sa propre dignité, car l’agir de l’homme doit être conforme à la plus noble part de son essence.
Sur cette question de la violence, il y a un problème sémantique. Violence est pris dans un sens péjoratif comme discrimination... alors qu’il y a une discrimination juste. C’est l’une des origines de la crise du droit pénal et de l’éducation, et l’une des causes de la réticence à recourir à des sanctions, comme si la dignité de la personne s’y opposait de façon absolue. Il est donc utile de préciser : juste violence ou injuste violence.
Dans la légitime défense, le tort causé à l’agresseur n’est voulu qu’indirectement, explique le Catéchisme de l’Église catholique (CEC, n° 2263). C’est l’ordre de l’amour qui justifie cela : « L’amour envers soi-même demeure un principe fondamental de la moralité. Il est donc légitime de faire respecter son propre droit à la vie. Qui défend sa vie n’est pas coupable d’homicide même s’il est contraint de porter à son agresseur un coup mortel. Si l’on repousse la violence de façon mesurée, ce sera licite ».
S. Paul et S. Pierre enseignent explicitement qu’il est légitime à l’autorité d’appliquer des pénalités pour sanctionner la loi. « Ce n’est pas pour rien que l’autorité porte le glaive : elle est un instrument de Dieu pour faire justice et châtier qui fait le mal » (Rm 13, 4). « Soyez soumis, à cause du Seigneur, à toute institution humaine : soit au roi, comme souverain, soit aux gouverneurs, comme envoyés par lui pour punir ceux qui font le mal et féliciter ceux qui font le bien » (1 P 2, 13-14).
La peine est à la fois une mesure de protection de la communauté, une tentative pour ramener le coupable à l’observation du droit, et l’expiation du délit commis qui sanctionne la violation du droit. Il y a des cas, on l’oublie trop aujourd’hui, où cette légitime défense est un devoir. « En plus d’un droit, la légitime défense peut être non seulement un droit, mais un devoir grave pour qui est responsable de la vie d’autrui. La défense du bien commun exige que l’on mette l’injuste agresseur hors d’état de nuire. À ce titre, les détenteurs légitimes de l’autorité ont le droit de recourir même aux armes pour repousser les agresseurs de la communauté civile confiée à leur responsabilité. » (CEC, 2265).
Malgré le caractère particulièrement dramatique des conflits modernes, le pacifisme absolu n’est jamais entré dans la doctrine catholique. La doctrine de la « guerre juste » est explicité par Vatican II et par le Catéchisme de l’Église catholique : « On ne saurait dénier aux gouvernements, une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifiques, le droit de légitime défense » (GS, 79 et CEC, n° 2308).
Des précisons rigoureuses sont apportées : « Il faut à la fois que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain ; que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficace ; que soient réunies les conditions sérieuses de succès ; que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. L’appréciation de ces conditions de légitimité morale appartient au jugement prudentiel de ceux qui ont la charge du bien commun. » (CEC, n° 2309).
La doctrine chrétienne sur l’état de l’homme depuis le péché originel éclaire ce point. L’instinct religieux échappant à la régulation de la raison, a souvent débouché sur des violences exercées sur la conscience : obligation de rendre un culte divin à des créatures, enfermement de la vie dans des rituels minutieux et des superstitions cruelles, sacrifice de la dignité humaine dans le système des castes, sacrifices humains de masse... Un lien entre violence (injuste) et religion ? Oui, hélas, dans les tâtonnements religieux qui ne sont pas éclairés par la Révélation ! Mais ce lien existe aussi entre la politique et la violence (injuste), entre l’économie et la violence (injuste), entre la famille et la violence (injuste) : les tyrans divinisés, les foules d’esclaves s’épuisant au service de quelques hommes libres, le droit de vie ou de mort du paterfamilias, attestent que ce n’est pas seulement la religion, mais toute activité humaine qui, depuis la chute originelle, a un lien avec la violence (injuste).
Ce sont d’ailleurs, non les religions, mais les athéismes qui ont cultivé ce lien à des échelles insoupçonnées. Les grands totalitarismes athées (jacobinisme, nazisme, marxisme, hédonisme institutionnalisé) ont inventé ou perfectionné l’art du génocide. On a tué injustement au nom de Dieu, oui, hélas ! Mais on a aussi, et davantage, massacré au nom de la mort de Dieu. Ce n’est pas la religion par elle-même qui est injustement violente, c’est l’homme déchu.
Dans l’Ancien Testament se manifeste une forte dose de violence : faut-il la mettre sur le même pied que celle du Coran ? Il faut d’abord examiner, dans chaque cas, si l’exercice de la violence qui s’y rencontre découle d’un ordre positif de Dieu, ou bien est seulement décrite par l’auteur sacré sans approbation (comme les mensonges de Jacob à Isaac). Ensuite, trois éléments de réflexion se présentent au sujet de cette violence : – c’est une tolérance pour la dureté du cœur des peuples de cette époque ; – elle est strictement circonscrite par des desseins divins singuliers (l’installation du peuple élu, la protection de son monothéisme) ; – elle présente une caducité irréversible et a été abolie par le Christ.
Dieu part du niveau de connaissance du droit naturel qui est atteint à l’époque, spécialement pour le droit naturel secondaire (par ex. le statut de la polygamie et le droit de la guerre). Si Dieu tolère ces choses à cause de la dureté du cœur des hommes (cf. Mt 19, 8), c’est dans l’intention d’introduire ce qui permettra de les dépasser irréversiblement ! Il y a une véritable évolution dans la révélation : en son premier stade, l’Ancien Testament, une violence temporaire et circonscrite est tolérée.
La différence essentielle avec l’islam est que ce statut de la violence est intrinsèquement lié au don de la Terre promise pour préparer le Messie, et qu’il est absolument caduque après la venue de celui-ci ; alors que les dispositions du Coran et de la Sunna visent la nature même des rapports croyants-infidèles. Le Coran est étranger à l’idée d’un progrès de la Révélation et d’un progrès parallèle dans les mœurs, mais c’est un élément essentiel pour la Bible.
Dans l’Islam, la guerre sainte a le statut d’une institution intrinsèque et permanente, alors que dans l’Ancien Testament, elle n’est prescrite que dans certaines circonstances, selon un ordre ponctuel transmis par un prophète. Elle n’est donc pas détachable des circonstances particulières qui la justifient.
Ce passage souligne que toutes les vertus réclament l’exercice concomitant de la vertu de force : dans l’état concret de la nature déchue, il faut « faire violence » à certaines tendances et désirs. Cette violence va contre une partie de l’homme (une passion désordonnée), mais non contre l’intelligence qui comprend la nécessité de l’effort ni contre la volonté qui veut ce bien conforme à la raison. Pour faire ce qui doit être fait, il faut toujours du courage, spécialement lorsqu’il s’agit de chercher le Royaume des cieux.
« Il y a la violence éducatrice ; celle que l’on exerce par exemple sur un enfant que l’on éduque. “La culture, ça commence par un embêtement” (Alain). Ça commence par faire faire à un enfant ce qu’il n’a pas envie de faire. Il y a dans l’homme des facultés et des tendances qui exigent un minimum de violence. Et aux individus, ou aux collectivités, qui sont incapables d’exercer cette violence sur eux-mêmes, c’est-à-dire de se guérir de l’intérieur, il est légitime, il est même bienfaisant de l’imposer du dehors. Donc un minimum de violence pour un maximum de liberté, c’est le principe qui s’impose à la conscience chrétienne. Dans la perspective chrétienne, qui tient le chemin de crête entre deux erreurs opposées, la violence représente une nécessité de fait, due à l’imperfection de notre nature et à la présence très virulente du péché en nous ; une nécessité de fait qui doit être réduite au minimum indispensable pour éviter un plus grand mal. » (G. Thibon, Force et violence, Lausanne 1972).
Contrairement aux accusations de ses ennemis, de Celse à Nietzsche, le christianisme n’est pas un irénisme qui déviriliserait les hommes. Il sait qu’un usage sage de la violence est nécessaire pour repousser l’injuste violence. Il aime l’héroïsme, mais il sait que le véritable héroïsme est d’abord une victoire sur soi. Pie XI le rappelait contre la propagande nazie : « L’humilité, dans l’esprit de l’Évangile, et la prière pour obtenir le secours de la grâce de Dieu, peuvent parfaitement s’unir à l’estime de soi, à la confiance en soi, à l’héroïsme. L’Église du Christ, qui, à travers tous les temps, et jusqu’au présent le plus récent, compte plus de confesseurs et de martyrs volontaires que toute autre collectivité morale, n’a besoin de recevoir de personne des leçons sur l’héroïsme des sentiments et des actes. Dans sa misérable façon de railler l’humilité chrétienne, comme une dégradation de soi-même et une attitude sans courage, l’odieux orgueil de ces novateurs se couvre lui-même de ridicule. » (Encyclique Mit brennender Sorge, 1937).
« Mais je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous diffament. À qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre ; à qui t’enlève ton manteau, ne refuse pas ta tunique » (Lc 6, 27-29). À la différence des commandements, les conseils donnés par le Christ ne s’imposent pas de façon uniforme : s’il faut toujours vivre le conseil en esprit et être prêt à l’appliquer si les circonstances l’exigent, l’application littérale relève du choix de chacun sous l’inspiration du Saint-Esprit. Tous, même les religieux, ne doivent ni ne peuvent exercer littéralement tous les conseils.
S. Thomas d’Aquin explique : « L’Écriture Sainte doit être comprise telle que le Christ et les autres saints l’ont gardée. Or le Christ n’a pas présenté l’autre joue au serviteur. Il ne faut donc pas comprendre que le Christ avait ordonné que l’on tendît au sens littéral, matériellement, l’autre joue à celui qui en frappe une. Mais il faut comprendre que l’âme doit se préparer afin que, si cela était nécessaire, elle soit dans une disposition telle qu’elle ne s’émeuve pas contre celui qui frappe, mais soit prête à supporter quelque chose de semblable et même davantage. Et cela, le Seigneur l’a observé, lui qui a livré son corps à la mort. Ainsi la protestation du Seigneur fut utile à notre instruction » (Commentaire sur Jean 18, 23).
Le conseil de ne pas résister au mal n’est pas une recommandation de lâcheté : « Il y a deux façons de ne pas résister au mal – écrit S. Thomas. La première consiste à pardonner une injure personnelle. Cette manière d’agir peut contribuer à la perfection, quand elle favorise le salut d’autrui. La seconde consiste à supporter patiemment l’injure faite à autrui. Et cela relève de l’imperfection et même du vice, si l’on était capable de résister à l’insulteur » (ST, 2a 2æ, q. 188, a. 3, ad 1).
Il faut aussi souligner clairement que, si la force doit soutenir la justice jusqu’à l’emploi de la violence, elle doit s’allier à la prudence et refuser tout esprit de vengeance personnelle. Les combattants savent que le plus difficile est souvent de dominer sa propre violence et de s’abstenir de représailles contre un ennemi vaincu. « La justice sans la miséricorde, c’est de la cruauté ; la miséricorde sans la justice aboutit à la dissolution » (S. Thomas, Comment. sur S. Matthieu, ch. 5, leçon 2).
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