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Que nous apprend le conflit surmédiatisé opposant l’Etat Birman et les Rohingyas ?

19 septembre 2017 , ,

Journaliste et président de Village Karenni, Olivier Frèrejacques revient sur le traitement médiatique du conflit opposant l’État Birman aux Rohingyas.

Depuis plusieurs mois, par vagues successives, de nombreux médias évoquent le sort de la minorité musulmane rohingya à l’ouest de la Birmanie en proie à des violences de la part notamment de l’armée birmane.
Aujourd’hui considérés par l’ONU comme le peuple le plus persécuté du monde, les quelques dizaines de milliers de Rohingyas sont sous le feu des projecteurs et suscitent les indignations des grands de ce monde de Boris Johnson au pape François en passant par un prix Nobel de la paix…

Un peuple de traîtres pour les Birmans

Mais qui sont ces fameux Rohingyas ? On retrouve leur trace dans l’histoire birmane dès le XVe siècle. Leurs ancêtres, des commerçants issus du pays voisin, le Bangladesh se sont convertis à l’islam à la faveur d’échanges commerciaux. Ils sont aujourd’hui majoritairement regroupés dans l’État d’Arakan (appelé État Rakhine par l’actuel régime) territoire situé à l’est du golfe du Bengale et à l’ouest du Bangladesh.
L’animosité des Birmans pour ce peuple est à chercher au XIXe siècle lors de la première guerre opposant l’Empire britannique à la Birmanie entre 1824 et 1826. Les Rohingyas sont alors supplétifs dans l’armée britannique et donc considérés comme des traîtres par les indépendantistes birmans. Un parti pris pour l’État colonisateur qu’ils réitéreront après la Deuxième Guerre Mondiale. C’est en 1948 que la Birmanie deviendra indépendante et que les Rohingyas connaîtront les premières vagues de persécution.

Le Bangladesh se frotte les mains

À première vue, le conflit oppose une minorité musulmane : les Rohingyas à l’ethnie birmane majoritaire (Birmans/Bama) bouddhiste. Or, l’ethnie majoritaire ethnique de la région est celle des Arakanais, adeptes du bouddhisme theravada réputé « conservateur ». L’opposition est donc à la fois ethnique et religieuse. Les Rohingyas étant originaires du Bangladesh voisin, on pourrait penser qu’un retour dans leur pays d’origine constituerait une solution mais Dacca ne l’entend pas de cette oreille et déjà en 2016 le voisin bengali renvoyait en Birmanie les demandeurs d’asile et réfugiés rohingyas.
Ce refus d’accueillir leurs semblables musulmans peut être expliqué par plusieurs éléments : tout d’abord les Rohingyas ont perdu leur caractère bengali en vivant séparés de ce que l’on pourrait appeler "la mère patrie". À titre d’exemple, leur langue s’est déformée avec le temps et ne ressemble plus guère au bengali. Autre élément de réponse, le Bangladesh n’entend pas s’infliger l’arrivée d’une population ayant vécu dans la marginalité depuis des décennies. Enfin l’existence d’un conflit déstabilisant son voisin au niveau international n’est probablement pas sans déplaire au Bangladesh, en opposition constante avec la Birmanie sur les questions d’immigration.

Un intérêt bien opportun pour les Rohingyas, le désintérêt pour les autres ethnies

L’intérêt soudain de l’Occident pour ce conflit si lointain peut s’expliquer par la nécessité de mettre en évidence la situation de victime d’une population musulmane. En effet, avec les exactions de l’État Islamique notamment, l’islam a depuis quelque temps plutôt l’image du bourreau que de la victime… Ainsi on pourrait voir dans la volonté de l’ONU de faire des Rohingyas le « peuple le plus persécuté du monde » une manière de faire contre-feu à l’image négative de l’islam dans le monde.
Ici et là on s’offusque du fait que les Rohingyas soient apatrides. Or, de nombreuses minorités ethniques connaissent le même statut sans que cela n’émeuve outre mesure. Il est d’ailleurs intéressant d’observer que les autres ethnies jouent le jeu et soutiennent la cause rohingya au nom de la lutte contre l’État central, une lutte qui oppose bien souvent des minorités chrétiennes et animistes (Karen, Karenni) à l’État central bouddhiste. Rappelons que ce que l’on nomme minorités ethniques en Birmanie peut constituer des majorités ethniques sur leurs terres d’origine.

Par ailleurs, les instances internationales ont toujours été très critiques sur la situation des ethnies minoritaires résidant en Birmanie (Shan, Karen, Wa, Karenni…) durant la période de la junte militaire. Des critiques qui se sont envolées avec l’arrivée au pouvoir de la charismatique Aung San Suu Kyi, largement soutenue par les grandes puissances occidentales alors que certains États du pays comme l’État Shan sont toujours en lutte avec l’armée birmane…
On oublie aussi bien souvent de rappeler que les Rohingya disposent de leur propre guérilla : l’Arakan Rohingya Salvation Army.

Aung San Suu Kyi, une icône écornée

Longtemps considérée par les instances internationales comme la femme de la situation pour démocratiser le pays, le premier ministre Aung San Suu Kyi est vivement critiqué en interne par les partis ethniques (formation politiques souvent liées aux guérillas) et voit le parti de la junte militaire, le Parti de la solidarité et du développement de l’Union, reprendre du terrain.

Mais c’est surtout au niveau international qu’Aung San Suu Kyi essuie des plâtres. Critiquée pour ne pas avoir dénoncé les exactions contre les Rohingyas, « The Lady » se voit à présent opposer une autre icône : la pakistanaise Malala qui a déclaré publiquement attendre une réaction de la part de son homologue nobélienne…
Là encore l’Occident ne comprend pas qui est Aung San Suu Kyi, un chef d’état centraliste qui entend avant tout faire valoir les intérêts de sa communauté ethnique et culturelle. Imprégnée de la politique de birmanisation des années 60, elle ne s’intéresse pas plus au sort des Rohingyas musulmans qu’à celui des minorités chrétiennes et animistes.

Difficile de connaître la suite des événements : s’il est peu probable qu’Aung San Suu Kyi se plie aux exigences de l’Occident au risque d’être discréditée auprès des Birmans, on voit difficilement comment elle pourra conserver son aura internationale.
Certains regardent déjà vers 2020 et misent sur un retour institutionnel de la junte qui se fera au détriment des ethnies.

Olivier Frèrejacques

19 septembre 2017 , ,

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