L’infolettre du R&N revient bientôt dans vos électroboîtes.
Voilà une information de La Vie que les blogs et relais de la « cathosphère » ne risquent pas de reprendre. Dans sa Matinale chrétienne du 7 mars dernier, Natalia Trouiller évoque les divisions de l’épiscopat espagnol suite à la réforme du marché du travail introduite par le nouveau gouvernement conservateur. En effet, « applaudie par Bruxelles », nous précise-t-on, et adoptée en février, elle prévoit notamment une baisse des indemnités de licenciement, un assouplissement dans la procédure de renvoi d’un salarié et une modulation des horaires de travail selon le chef d’entreprise.
Cette mesure, qui s’inscrit dans un plan d’austérité plus dur encore que celui qui a précipité la chute du précédent gouvernement socialiste, a suscité la riposte de deux mouvements catholiques, la JOC locale et la HOAC (Fraternité ouvrière d’action catholique), qui dénoncent, doctrine sociale de l’Eglise à l’appui, « une réforme bâtie sur le travail précaire » qui « limite la capacité du droit du travail à endiguer la commercialisation croissante et la marchandisation du travail humain », et appellent les chrétiens à s’y opposer. Malgré le fait que leur texte commun ait émané de la pastorale du travail de l’archidiocèse de Madrid, le cardinal-archevêque en personne, Mgr Rouco Varela, a très vite désavoué l’initiative en des termes très durs : « Notre diocèse se reconnaît pas dans le contenu de ce document et n’en est pas responsable, compte tenu de sa diffusion abusive ».
L’Espagne a vécu « son » 1905 sous José Luis Rodriguez Zapatero, chouchou des bobos européens, qui imposa le mariage et l’adoption pour les homosexuels, un état civil conforme au « gender », et l’accès à l’avortement jusqu’à 14 semaines et à partir de 16 ans. Face à un individu qui voulait saper les fondements de l’Espagne catholique (tandis qu’il bradait l’économie espagnole, ce qui a fini par le pousser vers la sortie), l’Eglise répondit coup par coup, en organisant des manifestations de grande ampleur qui firent pâlir d’envie les catholiques conséquents de l’autre côté des Pyrénées. La résistance de l’Eglise se traduisit également par un engagement décomplexé auprès de l’opposition conservatrice, le Parti populaire et son leader Mariano Rajoy. Celui-ci remporta les élections en novembre 2011, et prêta serment comme le protocole l’exige, en posant la main droite sur la Bible, devant le crucifix et un exemplaire de la constitution de 1978. Une tradition dont rêveraient les Français nostalgiques de l’alliance contre-nature « du trône et de l’autel », mais qui fait passer les Espagnols pour de timides paroissiens en comparaison avec le serment du gouvernement grec devant l’archevêque orthodoxe d’Athènes.
Natif de Saint-Jacques de Compostelle, brillant juriste et pèlerin parmi tant d’autres lors des JMJ de Madrid, Mariano Rajoy a tout pour nous être sympathique, bien qu’on ne puisse pas dire que la politique économique menée par son gouvernement soit en harmonie avec la doctrine sociale ou les dernières recommandations du Conseil Pontifical Justice et Paix. Mais selon l’archevêque de Madrid et beaucoup de catholiques français, on a l’impression que l’essentiel est ailleurs, puisque Rajoy a promis de revenir sur l’avortement et le mariage gay.
En fait, il l’a bien promis, mais joue le chaud et le froid. Pressé par des jeunes le soir de sa victoire "d’arrêter l’avortement" (« ¡Quita el aborto ! »), le vainqueur a répondu par un évasif « Bueno » [1]. On veut bien de vos voix, mais ensuite, ne venez pas nous déranger...
Pragmatique, Mariano Rajoy sait qu’électoralement, le sujet n’est pas vendeur, et que la droite espagnole a d’autres choses plus importantes à accomplir, dixit un membre du gouvernement. Le Parti populaire ne souhaite pas vraiment faire machine arrière car ce serait se positionner, à l’échelle de l’Europe, comme un mouvement d’extrême-droite, qui serait rejeté par ses pairs conservateurs.
Cette donnée est instructive. Alors que la presse bobo franco-allemande évoque un « complot conservateur », rassemblant David Cameron, Angela Merkel , Nicolas Sarkozy et Mariano Rajoy contre l’innocent François Hollande, on serait bien en peine de dire ce que ces dirigeants ont précisément de « conservateurs ». Qu’est-ce que le conservatisme aujourd’hui ? Celui du Premier ministre britannique, qui veut légaliser le mariage gay ? Celui de The Economist, défenseur de la finance et des nouvelles mœurs ? Celui des cadres « branchés » de l’UMP, qui ont accepté à contrecœur le positionnement de Nicolas Sarkozy sur ces questions ?
Le masque « conservateur » tombe aujourd’hui partout : cette étiquette ne signifie plus que passion amoureuse avec la finance, « choc des civilisations » et loyauté atlantiste, acceptation des inégalités et des « audaces » libertaires récupérées par les milieux d’affaires. Pourquoi alors continuer à nous revendiquer de ce bord-là ? En effet, on ne peut blâmer les symptômes (hypermarché des moeurs, explosion des repères sociétaux), sans parler du virus, le capitalisme tardif auquel droite et gauche se sont peu ou prou ralliés.
L’Eglise, en Espagne et dans le reste de l’Europe ferait donc bien de ne pas bénir trop vite la droite libérale, si elle ne veut pas être dupe, et surtout si elle ne veut pas tourner le dos à sa mission sociale. En décembre dernier, le journaliste espagnol Joaquin Sanchez déplorait le monopole du catholicisme détenu par la droite [2] :
La droite catholique abandonne les grandes valeurs de l’Evangile, en particulier celles liées aux plus pauvres (préférés par Dieu), et celles prônées par la doctrine sociale de l’Eglise pour s’identifier à la droite tout court, afin que celle-ci devienne le bras législatif pour modifier les lois concernant la morale sexuelle tout en taisant la morale sociale.
Il rapportait cette anecdote, terrible pour le clergé :
Un jour, j’ai demandé au porte-parole de la Conférence épiscopale ce que les évêques avaient à dire sur la crise financière et sa réponse a été qu’ils n’avaient rien à dire vu la complexité de la situation. Pourtant il y a bien des situations complexes qui affectent par exemple la famille, mais là ils ont un positionnement clair et bien défini...
Au regard du travail intellectuel colossal fourni par le Vatican depuis le début de la crise, on hésite entre rire ou se lamenter.
Fort heureusement, tous les évêques espagnols ne partagent pas la position de l’archvêque de Madrid et donnent de la voix contre le projet de rendre le marché du travail toujours plus "flexible". L’archevêque de Burgos Mgr Gil Hellin a mis en garde : « Une société où le droit au travail est annulé ou nié systématiquement et où les mesures de politique économique ne permettent pas aux travailleurs d’atteindre des niveaux satisfaisants d’emploi ne peut pas avoir de légitimité éthique, ou tout simplement de paix sociale ». Et l’archevêque de Barcelone, Mgr Lluis Martinez Sistach, a affirmé : « nous nous devons d’accepter les principes que défendent l’HOAC et la JOC ».
En tant que chrétiens, nous devons nous libérer des jeux de dupes politiques, et nous concentrer sur le message biblique, avec ce qu’il implique dans tous les domaines. Nous ne pouvons faire le tri. Ce message ne se présente pas à des élections, mais il reste d’actualité. Et il est révolutionnaire.
C’est d’ailleurs ce que lui reconnaît Paco Ignacio Talbo, marxiste athée des Asturies, qui écrivit cette lettre pleine d’enthousiasme au quotidien des évêques italiens lors des JMJ de Madrid que nous proposons à votre lecture, en guise de méditation.
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