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Un ami, salarié de l’Eglise évangélique luthérienne de Norvège, me disait récemment : « Notre problème, ce sont les évêques. A part celui d’Oslo, qui n’est pas trop mal [Mgr Ole Christian Kvarme, opposé aux mariages homosexuels que l’Eglise d’Etat est contrainte d’accepter], tous les autres sont nuls ou complètement modernistes. On s’amuse à chercher dans leurs déclarations le seul nom de Jésus… »
Avec un coup d’œil pressé et sceptique, on serait tenté d’adresser ce même reproche au document préparé par la Conférence des évêques de France (CEF) pour les prochaines élections, Un vote pour quelle société ? En effet, on n’y trouve que deux citations bibliques, (Marc 1, 40 et Luc 5, 17), ce qui est dommage, quand on pense à la réponse du cardinal-archevêque de Lyon, Mgr Philippe Barabrin, au président de la République pour justifier la défense par l’Eglise du dimanche chômé, qui se saisit d’une Bible et lui expliqua dans le texte la signification pour les chrétiens du Jour du Seigneur. Cependant, ce serait une erreur de s’arrêter à ces apparences. Une erreur grossière, m’empresserais-je d’ajouter.
En effet, loin d’être un verbiage consensuel et inutile, Un vote pour quelle société ? offre de véritables critères de discernement pour les catholiques et tous les hommes de bonne volonté qui éliront notre prochain chef d’Etat. Publié en octobre 2011, le document est le fruit d’un travail de fond, qui se situe au-dessus des petites phrases et de la violence de la campagne présidentielle actuelle. Il nous invite jusqu’à la veille du scrutin à prendre de la hauteur et à réfléchir en conscience.
Avant d’énumérer les points qu’ils soumettent à la réflexion, les évêques font le constat de trois profonds changements au sein de la société : le développement des techniques scientifiques, qui pousse l’homme à s’interroger sur sa nature et ses limites, la « fin d’une certaine homogénéité culturelle de nos sociétés » née de la mondialisation et des flux migratoires, et la tyrannie de l’individualisme, « qui finit par dissoudre la vie sociale », et qui met en péril le bien commun, « confondu avec la somme des avantages particuliers ».
Les évêques rappellent l’importance que l’Eglise attache à la fonction politique, en refusant de tomber dans le dénigrement facile des élus, et en mettant en avant la noblesse de l’acte de voter. Ils joignent ensuite 13 points de discernement, que tout catholique devrait consulter : vie naissante, famille, éducation, jeunesse, banlieues et cités, environnement, économie et justice, coopération internationale et immigration, handicap, fin de vie, patrimoine et culture, Europe, laïcité et vie en société.
Le document des évêques est d’abord beaucoup plus engagé que celui de 2007 [1] : intitulé solennellement Qu’as-tu fais de ton frère ?, ce dernier évoquait sur 12 pages, contre la moitié aujourd’hui, des considérations générales, intéressantes mais somme toute assez vagues, sur le rôle de l’Etat dans la recherche du « bien commun ». Hier, les évêques décrivaient une situation de fait, et émettaient des avis. Aujourd’hui, ils ciblent ce qui pose problème, et ce qui est essentiel pour les catholiques.
Symbole de ce changement important, les points non-négociables (« vie naissante », « famille », « éducation ») sont cités en premier, et clairement définis. L’avortement « ne peut être en aucun cas présenté comme une solution ». A travers le mariage et la famille, « c’est l’avenir et la stabilité de la société qui sont en jeu ».
Enfin, contrairement, au premier texte, où fleurissait les propos angéliques (« Construire une cité plus fraternelle, tel est le devoir d’un chrétien, tel est aussi l’idéal républicain »), le ton employé dans Un vote pour quelle société ? est résolument lucide, y compris sur l’immigration. Les catholiques sont parfois tentés d’adopter un discours alarmiste sur ce sujet, et de désespérer de leurs pasteurs, réputés irresponsables en voulant accueillir tout le monde. Le roman de Jean Raspail, Le Camp des saints, qui mettait en scène des prélats naïfs face à une invasion migratoire, a fait beaucoup de dégâts parmi ses lecteurs, même s’il reflétait fidèlement un état d’esprit propre aux années 1970-1980, qu’on retrouve encore dans certains milieux associatifs d’origine catholique.
A ce propos, l’enquête internationale du Pew Forum on Religion and Public life, publiée le 8 mars 2012, consacrée à la religion des migrants, tombe à pic pour éclairer notre réflexion : aujourd’hui, dans le monde, presqu’un migrant sur deux dans le monde est chrétien, soit 106 millions de personnes. Les musulmans seraient quant à eux 60 millions. En France, sur 6,7 millions de migrants, 46 % seraient musulmans, et 41 % chrétiens. Certes, notre pays concentre plus de nouveaux arrivants issus de l’islam que les autres en Europe, mais l’immigration n’y est pas uniquement "verte".
Sur le sujet difficile de l’immigration, les évêques rappellent le droit d’émigrer pour tout homme, « même s’il est regrettable que tous ne puissent survivre dans leurs pays », et le droit de chaque pays de réguler les migrations, même si cette régulation « ne peut pas se réduire à une fermeture protectrice des frontières. Elle doit permettre (…) une vraie possibilité d’intégration ».
Concernant la construction européenne, que l’Eglise catholique a toujours soutenu, le propos est étonnamment incisif : « l’Union (…) agit trop souvent comme une instance administrative et même bureaucratique. Le marché unique est un beau projet dans la mesure où il est sous-tendu par une vision spirituelle de l’homme ».
Les évêques reviennent longuement sur la laïcité à la fin de leur document. Bien qu’il ait été rédigé avant les primaires socialistes, ce passage a d’autant plus de relief avec le laïcisme prôné par l’équipe de François Hollande, plus pernicieux que l’anticléricalisme décomplexé de Jean-Luc Mélenchon. Tout en rappelant l’acceptation par l’Eglise du régime de séparation constitutionnel actuel, le document met en garde contre le « risque d’aboutir à la laïcité la plus fermée, c’est-à-dire celle du refus de toute expression religieuse publique », et dénonce « l’intolérance à l’égard de l’Eglise catholique (et des religions en général) ». C’est une parole limpide. L’épiscopat a clairement perçu le danger laïciste à gauche, mais aussi à droite, sous couvert de restrictions contre l’islamisme.
Le document de la CEF se prononce également contre l’euthanasie, promise par la gauche.
Cette déclaration est étonnante de mesure, de clarté et de profondeur. On ne peut guère comparer la CEF avec la Fédération protestante de France (FPF), présidée par l’excellent pasteur Claude Baty, mais il peut être intéressant, après avoir lu le document des évêques catholiques, de se pencher sur le propre texte que viennent de publier nos frères protestants, intitulé Vérité – Solidarité – Exemplarité [2]. Le document est plus long (31 pages), et plus varié, mais connaissant la diversité des opinions au sein de la FPF, allant du libéralisme religieux à l’orthodoxie évangélique, on découvre un texte parfois tiraillé entre elles : si on y lit un refus clair de l’euthanasie, en revanche, on est étonné de constater qu’il n’y a aucune mention du droit à naître ou de la défense du mariage entre un homme et une femme. On se demande donc qui s’exprime, du révérend Baty ou des théologiens réformés libéraux. Consacrant un chapitre entier aux gens du voyage, le document prend la forme d’un communiqué de la Cimade, association d’origine protestante d’aide aux réfugiés, sur l’immigration : « lorsque la solidarité vis-à-vis des sans-papiers fait l’objet de condamnations pénales, l’Etat cautionne, de fait, ce qui est de la non-assistance à personne en danger ». Notons en commun avec Un vote pour quelle société ? un même souci de défendre les libertés religieuses : « Comment certains citoyens, sous prétexte qu’ils sont croyants, seraient-ils pratiquement exclus de l’espace public, alors que ce même espace serait ouvert aux militants de toutes les philosophies et de toutes les obédiences ? La Constitution n’affirme-t-elle pas que la République respecte toutes les croyances ? »
L’Eglise catholique de France ne se prononce pas pour un candidat en particulier, comme le voudraient les militants politiques de tous bords. A y réfléchir, cela ne rendrait pas service aux chrétiens. Cette déclaration de la CEF montre que les évêques estiment que leurs fidèles sont capables de raisonner avec sérieux et intelligence. Enfin, ce texte n’empêche pas les différents prélats de prendre la parole. Interrogé en décembre 2011 par Rue89, Mgr Philippe Barbarin donnait aux électeurs ce judicieux conseil :
J’aimerais qu’un chrétien ne vote pas selon « ses tripes ». Souvent, le vote est passionnel, sans doute pas assez mûri et pas assez préparé spirituellement. Les électeurs, les candidats, et ensuite les élus doivent avoir place dans notre prière. Lors de l’élection du pape, nous les cardinaux ne votons pas pour celui qui nous plaît, mais pour celui qui nous semble le plus apte à remplir cette fonction. Ce n’est pas forcément le meilleur ou le plus intelligent, c’est celui qui nous paraît être le plus à même d’assumer cette charge.
Une parole d’Eglise à méditer d’urgence, pour éviter les frustrations et les incompréhensions d’une campagne présidentielle lourde de conséquences.
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