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mercredi 23 mai 2012, par Benjamin

C’était mieux avant !

"C’était mieux avant !"

Combien de fois ce poncif a-t-il été répété ?

En effet, de tout temps, les hommes ont regretté le passé, le « bon vieux temps ». Ce passé peut être leur jeunesse comme un temps plus loin encore, et révolu. Mais pourquoi était-ce mieux avant ?

Ou plutôt, pourquoi dit-on que ça l’était ?

Contrairement à ce que l’on voudrait penser dans un premier moment, c’est l’imagination qui conserve et accumule les sensations. Elle peut donc les reproduire et les transformer. Et donc ce n’est pas la mémoire, qui elle ne fait que mettre un ordre dans ces sensations, un ordre chronologique. Il est donc tout à fait normal que les souvenirs soient modifiés et transformés, étant gardés par l’imagination. Nous ne gardons du passé qu’une partie, simplifiée et parfois améliorée, enrichie. Il ne s’agit pas ici de le dénoncer, puisque c’est un processus normal, mais il ne faut pas l’oublier.

Ainsi, certains évènements du passé sont idéalisés petit à petit, de génération en génération, formant des histoires extraordinaires, des légendes. Bien sûr, des aspects négatifs peuvent aussi être gardés en mémoire, et certaines époques apparaissent de fait assez sombre. Mais dans l’ensemble ce n’est pas le cas, pour une simple et bonne raison : Ce qui est beau et bon est durable et le temps a moins d’influence dessus que ce qui est laid, mauvais… Nous préservons les chef-d’œuvre avec bien plus d’attention que les bagatelles.

On peut également noter que de tout temps, les anciens voient la jeunesse de manière assez négative. Les anciens ont plus d’expérience, plus de sagesse, et sont donc écoutés. Ils tirent leur expérience du passé donc parlent du passé, et l’exemple pris est le passé. Et un homme oublie vite sa jeunesse, et ne se voit pas bien lui-même grandir. Ainsi les plus jeunes nous semblent toujours moins bons que nous l’étions. On peut donc également trouver ici une explication de la vision quelque peu idéalisée du passé que nous avons couramment.

Mais plus que cela, les hommes aiment croire en un âge d’or qui aurait précédé tous les autres. Toutes les civilisations ont plus ou moins cette idée à la base, que le passé était bien mieux, et qu’il faut y retourner. Dans ce cadre là, tout progrès est vu avec un très mauvais œil, voire condamné. On ne peut nier qu’un certain progrès existe, de fait, mais celui-ci n’est que très progressif, petit à petit, sans que l’on discerne un élan vers l’avenir. Au contraire on y préférerait y voir plutôt une imitation plus fidèle du passé.

D’où vient donc cette idée de progrès qui aujourd’hui est omniprésente ? L’homme aurait-il changé ? La campagne présidentielle nous l’a rappelé : nous voulons de la croissance, et pour certains, du changement, sans que l’on sache à quoi cela renvoie. On peut rappeler ce qu’écrivait Chesterton : « Le monde moderne est plein des anciennes vertus chrétiennes devenues folles ». En effet, la notion de progrès est une notion propre au christianisme, ou au judéo-christianisme. Certes, me direz-vous, il y a bien dans la bible le jardin d’Éden, ce paradis terrestre qui équivaudrait à un âge d’or perdu. Mais ce n’est pas le paradis terrestre que nous recherchons. Souvenons nous de l’Exultet, chanté la nuit de Pâques : « O felix culpa ! » « Heureuse faute d’Adam qui nous a valu un tel Rédempteur !
 » Le Christ venu nous sauver est tellement plus grand que la faute commise à l’origine, et que toutes les fautes que nous commettons. Nous cherchons donc à nous améliorer, à préparer sa venue, à progresser dans la foi, l’espérance et la charité. Et l’espérance elle même s’apparente à la notion de progrès, tout en s’appuyant sur le passé.

Mais en quoi peut-on dire que le progrès est une notion judéo-chrétienne ? La bible est très parlante à ce sujet. L’histoire du peuple d’Israël est toujours identique. Il est fervent et prie Dieu, ce qui le comble de bénédictions, puis s’en détourne par orgueil, et tombe. Il revient alors vers le Seigneur qui le relève. Et cela se reproduit encore et toujours. Mais en même temps, un certain progrès apparaît, avec l’espérance de la venue du Messie. Abraham n’était sans doute pas monothéiste. Moïse l’était certainement. Et au fur et à mesure que les prophètes étaient envoyés, l’espérance se précisait, et le progrès apparaissait. L’aboutissement en est évidemment dans le christianisme, comme nous l’avons vu précédemment.

Le judéo-christianisme a donc amené cet élan vers l’avenir, cette espérance incomparable du salut et de la vie éternelle. Et nous devons chercher toujours à plus nous rapprocher de Dieu, à toujours plus aimer, comme une préfiguration du paradis dès ici-bas, mais avec les peines et les douleurs inhérentes à la nature humaine. Dès lors, le fait de vouloir revenir au passé semble un refus de cette espérance. Penser que le passé était mieux, n’est-ce donc pas une fuite du présent, une déresponsabilisation ? Le chrétien ne devrait-il pas avoir cette foi que l’Esprit Saint agit aujourd’hui pour rendre les hommes meilleurs ?

Mais veillons à ne pas tomber dans la caricature, qui serait fausse. Il est normal et nécessaire de prendre exemple sur le passé pour ce qu’il a apporté de beau comme il est normal aussi de regarder les erreurs passées pour ne pas les reproduire. Mais cela ne doit pas empêcher de voir les progrès du présent par rapport au passé.

Et d’ailleurs, on doit aller encore plus loin dans ce sens aujourd’hui. Notre époque rejette en bloc l’autorité, le passé, la tradition. La tradition est vivante, et c’est en elle que s’inscrit le progrès, et non pas en opposition. C’est pourquoi il convient de s’appuyer sur la tradition, sur l’héritage que nous avons reçu.

« C’était mieux avant ! »

En notre monde sécularisé, déchristianisé, nous pouvons l’affirmer, comme un retour à la tradition. Nous devons rester fixés sur nos racines. Les sarments doivent rester sur la vigne. Mais que ce cri soit un appel à aller de l’avant, à progresser. Ne soyons pas défaitistes ou pessimistes en le disant, soyons tendus vers l’avenir. Car si c’était bien, c’est que ce bien est possible. Alors en avant, réalisons-le, rendons-le présent, et meilleur. Que les générations futures puissent prendre exemple sur le passé que nous seront, pour continuer à progresser.

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Commentaires

  • C’était mieux avant !

    24 mai 2012 22:19

    Je vous remercie pour votre commentaire, qui me permet de progresser dans ma réflexion.

    Vous faites bien de replacer le progrès par rapport à l’espérance, il est vrai que je n’avais pas clairement montré cette différence entre la vertu et une attitude qui en elle-même ne conduit à rien si elle n’a pas une fin vers laquelle elle s’oriente.

    Mais c’est je crois tout l’enjeu, de replacer le progrès à sa juste place, montrant toute sa pertinence tout en ayant conscience de ses limites, car ce n’est pas d’abord le progrès qu’il faut rechercher, mais bien ce vers quoi il doit tendre.
    Chercher le progrès pour le progrès est extrêmement dangereux, puisque le progrès n’est pas une fin mais doit être finalisé. L’homme est rapidement exclu d’une logique progressiste, où tout progrès, surtout technique, est applaudi sans en voir les conséquences.
    Mais pour autant, le progrès en lui-même n’est pas un mal. Et s’il accompagne l’espérance, s’il est au service du bien de l’homme, alors il est à encourager.

    — Benjamin

  • C’était mieux avant !

    23 mai 2012 17:54

    Dans « l’âge du renoncement », magistral essai de Chantal Delsol que je vous invite vivement à lire, la philosophe démontre que « l’idée de Progrès apparaît dans la culture chrétienne de l’espérance du Salut, dont elle représente une forme à la fois immanente et impatiente. Sans le temps fléché instauré par la transcendance judéo-chrétienne, nous demeurerions dans l’image du temps circulaire, comme l’ensemble des autres cultures, et l’espoir du progrès n’aurait su s’instaurer. » Cependant, dit-elle « L’espérance s’inscrit dans une métaphysique et dans une anthropologie. Où l’on repère clairement que le progrès moderne n’a guère à voir avec elle. » L’erreur de la pensée du progrès a été de se confondre avec une espérance. « L’espérance s’inscrit dans une anthropologie du risque et de la finitude. Dans un monde où l’on cherche à tout prévoir, il n’y a pas l’espérance, mais le calcul. Le contraire de l’espérance n’est pas le désespoir, mais la certitude. L’homme post-moderne ne veut pas l’espoir, il veut la certitude. Et cela dans tous les domaines : il suffit de voir comment il s’affole devant les risques de la vie quotidienne, de la médecine ou du climat. Sur la question des fins dernières aussi il veut une certitude. Aussi préfère-t-il affirmer le néant, sorte de garantie à la baisse.

    Si l’idée de progrès emprunte son anthropologie aux religions du salut, l’idée de Salut est la condition, la garantie, la sauvegarde, de l’idée de progrès. L’idée moderne de progrès s’est développée quand l’espérance a tari. En même temps le progrès a emprunté à l’espérance spirituelle son élan et sa forme : il n’aurait pu exister sans elle. Et aujourd’hui, le progrès s’étiole et se dissout en l’absence de l’espérance du salut.

    Si l’espérance du Salut suscite et peut-être même suppose le progrès terrestre, l’inverse n’est pas vrai : LE PROGRES NE DEPLOIE PAS L’ESPERANCE (je ne hurle pas, je souligne...). Car il est le moins, elle est le plus. Et bien davantage. Il est accumulation du même. Elle est découverte du nouveau.

    Même si le progrès est un fils (sacrilège) de l’espérance, ni dans son contenu, ni dans sa portée, il ne saurait lui être comparé. »

    — Marc

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2 commentaires

  • C’était mieux avant !

    24 mai 2012 22:19, par Benjamin

    Je vous remercie pour votre commentaire, qui me permet de progresser dans ma réflexion.

    Vous faites bien de replacer le progrès par rapport à l’espérance, il est vrai que je n’avais pas clairement montré cette différence entre la vertu et une attitude qui en elle-même ne conduit à rien si elle n’a pas une fin vers laquelle elle s’oriente.

    Mais c’est je crois tout l’enjeu, de replacer le progrès à sa juste place, montrant toute sa pertinence tout en ayant conscience de ses limites, car ce n’est pas d’abord le progrès qu’il faut rechercher, mais bien ce vers quoi il doit tendre.
    Chercher le progrès pour le progrès est extrêmement dangereux, puisque le progrès n’est pas une fin mais doit être finalisé. L’homme est rapidement exclu d’une logique progressiste, où tout progrès, surtout technique, est applaudi sans en voir les conséquences.
    Mais pour autant, le progrès en lui-même n’est pas un mal. Et s’il accompagne l’espérance, s’il est au service du bien de l’homme, alors il est à encourager.

  • C’était mieux avant !

    23 mai 2012 17:54, par Marc

    Dans « l’âge du renoncement », magistral essai de Chantal Delsol que je vous invite vivement à lire, la philosophe démontre que « l’idée de Progrès apparaît dans la culture chrétienne de l’espérance du Salut, dont elle représente une forme à la fois immanente et impatiente. Sans le temps fléché instauré par la transcendance judéo-chrétienne, nous demeurerions dans l’image du temps circulaire, comme l’ensemble des autres cultures, et l’espoir du progrès n’aurait su s’instaurer. » Cependant, dit-elle « L’espérance s’inscrit dans une métaphysique et dans une anthropologie. Où l’on repère clairement que le progrès moderne n’a guère à voir avec elle. » L’erreur de la pensée du progrès a été de se confondre avec une espérance. « L’espérance s’inscrit dans une anthropologie du risque et de la finitude. Dans un monde où l’on cherche à tout prévoir, il n’y a pas l’espérance, mais le calcul. Le contraire de l’espérance n’est pas le désespoir, mais la certitude. L’homme post-moderne ne veut pas l’espoir, il veut la certitude. Et cela dans tous les domaines : il suffit de voir comment il s’affole devant les risques de la vie quotidienne, de la médecine ou du climat. Sur la question des fins dernières aussi il veut une certitude. Aussi préfère-t-il affirmer le néant, sorte de garantie à la baisse.

    Si l’idée de progrès emprunte son anthropologie aux religions du salut, l’idée de Salut est la condition, la garantie, la sauvegarde, de l’idée de progrès. L’idée moderne de progrès s’est développée quand l’espérance a tari. En même temps le progrès a emprunté à l’espérance spirituelle son élan et sa forme : il n’aurait pu exister sans elle. Et aujourd’hui, le progrès s’étiole et se dissout en l’absence de l’espérance du salut.

    Si l’espérance du Salut suscite et peut-être même suppose le progrès terrestre, l’inverse n’est pas vrai : LE PROGRES NE DEPLOIE PAS L’ESPERANCE (je ne hurle pas, je souligne...). Car il est le moins, elle est le plus. Et bien davantage. Il est accumulation du même. Elle est découverte du nouveau.

    Même si le progrès est un fils (sacrilège) de l’espérance, ni dans son contenu, ni dans sa portée, il ne saurait lui être comparé. »

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