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Vive le Québec chrétien !

Les arpents de neige du Canada nous apportent une bonne nouvelle. Le 27 mai 2013, la Cour d’appel de Québec a rendu une décision historique, en donnant raison à Jean Tremblay, maire de Saguenay, la septième ville du Québec par sa taille. Les magistrats clôturent une procédure judiciaire ouverte en 2007 par Alain Simoneau, conseiller municipal local, qui souhaitait interdire au maire de réciter une prière avant les réunions du conseil de ville, au nom de la laïcité.

Selon une coutume ancienne, la très officielle "prière municipale" est ainsi lue par le maire au début de chaque séance :

« Dieu tout puissant, nous te remercions des nombreuses grâces que Tu as accordées à Saguenay et à ses citoyens, dont la liberté, les possibilités d’épanouissement et la paix. Guide-nous dans nos délibérations à titre de membre du conseil municipal et aide-nous à bien prendre conscience de nos devoirs et nos responsabilités. Accorde-nous la sagesse, les connaissances et la compréhension qui permettront de préserver les avantages dont jouit notre ville afin que tous puissent en profiter et que nous puissions prendre de sages décisions. Amen »

Après des années de procès, d’intimidations et de menaces dont Jean Tremblay fut la cible, la Cour d’appel de Québec a jugé "qu’il n’existe pas de conflit véritable entre les convictions morales de Monsieur Simoneau et les manifestations dénoncées (ndlr : la prière et le signe de croix public du maire)".

C’est une magnifique victoire de la foi, de la liberté de conscience, mais également du Québec. En effet, le Canada français revient de loin : il est massivement déchristianisé aujourd’hui, alors qu’il doit sa survie historique à l’Église catholique. Le maire Jean Tremblay a immédiatement perçu la portée symbolique de cette décision des juges, en faisant de sa conférence de presse une tribune pour l’identité chrétienne de la Belle Province : "Le Québec est une nation dont l’héritage, la culture, ont des racines religieuses. (...) Je crois que nos valeurs de solidarité, nos valeurs de respect, nos valeurs d’entraide, nos valeurs d’amour au Québec, nous ont été enseignées par nos parents, qui avaient la foi." Il a également ajouté : "Au lieu de nous battre entre nous, les Québécois, nous devrions mettre nos efforts à combattre ensemble la perte de nos valeurs. Le Québec a de graves problèmes économiques, qui entraînent la pauvreté, les inégalités sociales et l’injustice : c’est cela qu’on devrait combattre ensemble."

La leçon amère de la théocratie

Ce qui se passe au Québec devrait être perçu comme un avertissement par tous ceux qui se sentent une proximité avec Civitas, ou qui imaginent qu’il est de notre devoir de contribuer à l’établissement d’un "pouvoir temporel chrétien", comme cela a été dit sur les routes de Chartres il y a quelques jours - ce qui n’enlève rien à la beauté et à la ferveur du pèlerinage de Pentecôte. En effet, l’Église catholique au Québec a expérimenté la position enviée de pilier de la société civile, de puissance politique, et de garant d’une Chrétienté culturelle totale.

Après la défaite des troupes françaises devant Québec en 1759, lors de la bataille des plaines d’Abraham [1], l’Église catholique se retrouva seul refuge identitaire des Canadiens français face au nouveau pouvoir anglais et protestant. La société québécoise, rurale et pieuse, se confia entièrement à l’autorité du clergé, qui devint son protecteur et son interlocuteur auprès des autorités civiles, ainsi que son éducateur culturel et spirituel autant que son dirigeant temporel. Pendant tout le XIXe siècle, l’Église donna au Québec un système d’éducation, qui sauva la langue française, ainsi qu’un système social financé grâce aux dons et aux revenus de ses propriétés dans toute la Province. Forte de ce pouvoir matériel, l’Église conclut une alliance avec la bourgeoisie anglophone pour assurer sa tranquillité, ce que lui reprocha violemment la tradition nationaliste québécoise.

En 1936, le Premier ministre du Québec Maurice Duplessis, catholique pratiquant comme l’immense majorité de ses concitoyens, et loyal envers le pouvoir anglophone, fit installer au Parlement québécois un crucifix, situé au-dessus du siège du président de l’Assemblée. Deux ans plus tard, lors du congrès eucharistique de Québec, Duplessis offrit au cardinal Villeneuve, archevêque de la ville, un anneau comme symbole d’union de la Province à l’Église. En lui glissant l’anneau, le Premier ministre déclara préférer à la devise de la Révolution française, liberté, égalité, fraternité, les vertus théologales : foi, charité et espérance. Cette belle image fut balayée deux décennies plus tard, par la "Révolution tranquille" : l’abandon progressif du catholicisme par une société québécoise fatiguée de l’omniprésence des clercs.

Depuis, l’Église québécoise est allée de crise en crise. Comme aux Pays-Bas, autre exemple d’apostasie de masse comparable, de nombreuses églises ont été vendues faute de pratiquants et transformées en bibliothèques ou en bars. Le taux de pratiquants réguliers est tombé de 88 % en 1957 à 20 % en 2000, dont moins de 5 % chez les 18-30 ans. Les médias et les partis politiques québécois font preuve d’un anticléricalisme virulent, accusant l’Église d’avoir maintenues sous sa coupe des générations prisonnières, et se réclamant d’une définition très française de la laïcité, pourtant étrangère à la tradition nord-américaine, qui vise à supprimer le fait religieux de la sphère publique. Ce laïcisme agressif et sectaire est bien évidemment l’auxiliaire du mariage gay, légalisé au Canada avec le soutien des Québécois en 2005 [2] et de l’euthanasie, actuellement en discussion. Il est également beaucoup plus tolérant envers l’islam des immigrés, au nom du multiculturalisme.

Il est terrible de constater que ce retour de bâton est également à l’œuvre dans d’autres lieux où l’Église a exercé un rôle de pouvoir sociétal. En Belgique, pays qui n’existe que parce que ses habitants étaient catholiques [3], l’archevêque de Bruxelles est régulièrement ridiculisé en public, dans une société complètement sécularisée. En Irlande, elle subit de plein fouet le consumérisme et le scandale des prêtres pédophiles. En Pologne, les séminaires se vident peu à peu, et l’on a assisté en 2010 à l’apparition fracassante du parti Palikot, ouvertement anticlérical, et pro-LGBT. Autant de "pays chrétiens" idéalisés par les uns et les autres, où les sociétés ont finis par trouver le joug intolérable. Et ne parlons pas des anciennes forteresses protestantes : la Scandinavie, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, de larges parties des États-Unis, où le puritanisme, plus fort que chez les catholiques, fut rejeté avec davantage de vigueur. Au Québec comme ailleurs, l’Église doit donc renouer avec le prophétisme, et devenir confessante.

Un retour aux sources ?

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la victoire judiciaire du maire de Saguenay contre la laïcité sectaire à l’œuvre au Québec. La polémique qu’il a suscité lui a d’ailleurs permis de se poser comme le défenseur de l’identité catholique de la Belle Province. En août 2012, il croisa le fer avec Djemila Benhabib, "militante laïque" [4], qui réclamait le retrait du crucifix de l’Assemblée de Québec, et s’attira le soutien d’une majorité des Québécois selon les sondages.

En effet, alors que la proportion de Québécois se disant catholiques demeure élevée et stable, autour de 70 %, de nombreuses voix s’élèvent pour remettre en cause les effets du multiculturalisme, et défendre un sentiment diffus d’appartenance à une identité chrétienne. A tel point que le Premier ministre actuel, Pauline Marois, a tenu à conserver le crucifix dans l’enceinte du Parlement. Par ailleurs, la moitié des 1100 municipalités québécoises ont affirmé vouloir préserver ou retrouver l’usage de la "prière municipale", hier généralisé. Le problème est que vouloir préserver des valeurs inspirées du christianisme ne suffit pas. Sans le christianisme, elles n’existent pas, ou deviennent folles.

Jean Tremblay ne fait toutefois pas partie de ces catholiques culturels. Ses parents ayant divorcé quand il avait dix ans, ce fut un prêtre qui le recueillit et s’occupa de son éducation. Cela marque un homme. Interrogé dans la presse québécoise au plus fort de sa bataille, il déclara : "Ce combat-là, je le fais parce que j’adore le Christ. Quand je vais arriver de l’autre bord, je vais pouvoir être un peu orgueilleux. Je vais lui dire : « Je me suis battu pour vous, je suis même allé en procès pour vous. »"

Que Dieu bénisse Jean Tremblay, et les apôtres de sa trempe. Pour que vive le Québec libre, parce que chrétien.


[1Tragique épisode de la guerre de Sept ans, que les Anglo-Saxons appellent à juste titre la French-Indian War : les Français et leurs alliés indiens luttèrent pied à pied face aux forces britanniques, qui annexèrent le Canada français en 1763, et détruisirent l’embryon d’une société mixte franco-indienne, basée sur la coexistence pacifique entre colons et autochtones que Samuel Champlain avait tenté de créer. « Le rêve de Champlain a été tué par les Britanniques, qui nous privèrent du seul exemple qui aurait évité le génocide des Indiens dans notre pays », confia avec regret un universitaire américain à l’auteur de ces lignes, dont le nom de plume est celui d’un officier français envoyé au Canada aux côtés de Montcalm.

[2Ce clip à la gloire du mariage gay est typique de l’anticléricalisme inepte du Québec contemporain : http://www.youtube.com/watch?annotation_id=annotation_249142&feature=iv&src_vid=I2waZOYD0-A&v=vEgCfdF3fNk

[3En 1579, les provinces catholiques des Pays-Bas espagnols formèrent l’Union d’Arras, pour faire bloc face aux provinces du Nord, passées au protestantisme radical. Celles-ci ripostèrent en créant l’Union d’Utrecht, qui constituent les Pays-Bas actuels.

[4Lauréate du Prix international de la laïcité en 2012, aux côtés de notre compatriote Caroline Fourest, lauréate en 2005. On retrouve ce cher Pierre Bergé parmi les mécènes de cette officine maçonnique : http://www.laicite-republique.org/prix-de-la-laicite-2012-discours,2992.html

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